Que n'a-t-on pas dit et écrit en 1989 quand l'imam Khomeiny foudroya d'une fatwa Salman Rushdie? L'auteur indo-anglais venait de publier les «Versets sataniques», ouvrage qui le propulsa sur le devant de la scène culturelle. Accueilli avec faveur en Occident, son livre déchaîna la colère des intégristes musulmans. Le prétendu blasphémateur dut se mettre à l'abri des nervis de l'Islam, lancés à ses trousses par celui qui faisait, à l'époque, la pluie et le beau temps sous le ciel d'Iran. De tout ce que l'Occident compte d'écrivains, essayistes et journalistes monta une clameur à juste titre indignée. Sans disparaître totalement, la menace s'est estompée. Salman Rushdie s'est très récemment exprimé en public à Aix-en-Provence.

Est-ce parce qu'il ne se fait pas les griffes aux arbres d'une religion que Roberto Saviano ne déclenche pas de concert fulminatoire? La cible de ce journaliste italien est la Camorra, avatar napolitain de la mafia. Son livre «Gomorra» s'est vendu comme du panettone à la Noël. Le film qui en a été tiré a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes. Il est sélectionné à Hollywood pour l'Oscar de la meilleure production étrangère. Ce double succès ne soustrait pas ce jeune et intrépide investigateur à une claustration sous étroite surveillance policière. Les camorristes veulent sa peau. S'il est un sujet sur lequel ils ne badinent pas, c'est la vendetta. Leur «tableau de chasse» en témoigne. Ainsi, la liste de leurs concurrents africains sur le marché des drogues, qui ont été abattus à la kalachnikov est aussi longue que celles de nombre de monuments aux morts.

Accablé de solitude, Saviano a exprimé le désir de quitter une terre à laquelle il est très attaché. Les réseaux mafieux sont si étendus que l'exil ne le mettrait pas nécessairement hors de portée des sicaires. Au moins ne souffrirait-il plus de l'indifférence quasi générale au sort d'un homme traqué, quand ce n'est pas de l'hostilité à l'empêcheur de trafiquer à tout-va. L'ostracisme de ses concitoyens est de la même farine que la xénophobie galopante qui s'abat actuellement sur la Péninsule. S'ajoute, en l'occurrence, une fierté nationale mal placée. Ainsi que le furent les «mauvais Suisses» Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch accusés de salir le nid helvétique, Roberto Saviano est victime du national-populisme d'un peuple temporairement sous le charme du «Cavaliere» Berlusconi.

Six lauréats Nobel - au nombre desquels Mikhaïl Gorbatchev et Desmond Tutu - ont signé un appel à l'Etat romain. La sensibilisation gagne du terrain. Il était temps. Européenne de la première heure et signataire de la Convention des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Italie oublie-t-elle que «le droit à la vie de toute personne est protégé par la loi» comme l'est la liberté d'expression, pierre d'angle de la démocratie? La mise en scène de quelques bidasses dépêchés sur place ne répond guère à ces exigences. L'urgence s'impose d'un retour aux fondements de l'Etat de droit.

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