Une cité lumineuse sur une colline. Dans la boutique de la Bibliothèque Ronald Reagan, à Simi Valley, au nord de Los Angeles, on peut acheter une reproduction du tableau qui porte ce nom: «A Shining City on a Hill». Le peintre a cherché à traduire la vision que projetait en 1980 le président américain, mort samedi, égaré dans le désert d'Alzheimer: au milieu d'un paysage vert et bleu, une sorte de pic surmonté d'une ville futuriste. Glaçant. La Bibliothèque Reagan a d'ailleurs été édifiée au sommet d'une colline. A côté du bâtiment principal, dominant la plaine vallonnée, une large surface est aménagée pour recevoir Air Force One, l'avion qu'utilisait le président républicain dans les années 80.

Cette imagerie incongrue encourage le sarcasme européen. L'Amérique est ce pays étrange, décidément étranger, qui s'abandonne à des présidents ignorant les complexités lointaines, aux idées trop simples et finalement dangereuses. Parfois, c'est un acteur de série B (Reagan ou Schwarzenegger), parfois un pétrolier raté mais bien né (George Bush). Dans le cas de Ronald Reagan, le rejet hostile était aggravé par le soupçon que les ravages de son mal avaient déjà commencé quand il était à la Maison-Blanche: un malade de plus nous gouvernait, au bord de l'abîme.

Ces caricatures ont une part de vérité. Mais elles empêchent de déchiffrer vraiment les grands courants de la politique des Etats-Unis, auxquels les présidents donnent des visages, mais qui les dépassent. Or cette histoire nous façonne et nous embarque aussi. Le reaganisme est un des noms du nouveau conservatisme américain, né au milieu des années 60, et qui est loin d'avoir épuisé ses effets.

L'instrument de cette manière de révolution était pourtant un démocrate. Né en 1911 dans une famille modeste de l'Illinois, sa passion était le sport, il commentait les matches à la radio. Son admiration allait à Franklin Roosevelt, dont le New Deal avait sauvé son père d'une passe difficile. Ronald Reagan n'a changé de parti qu'en 1962. La radio l'a conduit en Californie. Sa belle gueule et sa voie travaillée, veloutée, ont séduit Warner Bros. (Thierry Jobin raconte ci-dessous cette médiocre carrière). Hollywood fut aussi une entrée en politique, par la voie syndicale. L'acteur, après guerre, était le président de l'influente Screen Actors Guild, dans un secteur de la société où la guerre froide et son excroissance mccarthyste ont fait le plus de mal aux Etats-Unis. Reagan le démocrate s'est coulé là dans le patriotisme anticommuniste. Il n'a pas «donné des noms» – dénoncé des collègues pour leurs sympathies à gauche dans les auditions de la commission qui chassait les sorcières rouges. Mais il l'a peut-être fait dans le secret des bureaux du FBI.

Les convictions de l'acteur-syndicaliste se sont formées dans ces années-là. Etre démocrate n'était pas un problème: le parti avait une puissante aile conservatrice, dans le sud. Et son credo est aujourd'hui familier: dépenses militaires fortes pour l'emporter dans une guerre encore froide, mais opposition à une fiscalité lourde; car le gouvernement, comme le dira plus tard le candidat à la présidence, «n'est pas la solution à nos problèmes; le gouvernement est le problème». En 1964, l'ancêtre du néo-conservatisme américain, Barry Goldwater, a imposé sa candidature extrémiste dans le Parti républicain, contre le successeur involontaire de John Kennedy, Lyndon Johnson. Ronald Reagan s'est mis à son service. La défaite fut cuisante.

Cette déroute disait que la longue domination du Parti démocrate, et de son aile libérale, à Washington, amenée par la grande crise, n'était pas terminée. Et elle a eu un effet sur le camp conservateur: il a compris qu'il ne pourrait pas ressaisir le pouvoir sans un travail de fond. L'American Conservative Union a été créée à ce moment-là, et le réseau des officines attelées à structurer le programme conservateur s'est formé dans la foulée. L'intelligentsia démocrate et libérale, installée dans les forteresses universitaires et les grands journaux, vivait dans l'illusion de sa victoire finale. Pendant ce temps, les nouveaux réseaux républicains travaillaient le pays en profondeur, et dans les années 70, ils ont repris le sud aux caciques démocrates.

La voix de Ronald Reagan fut très vite une carte dans le jeu de cette nouvelle machine. En Californie, l'acteur avait de très riches amis, qui ne l'ont plus abandonné jusqu'à la fin: ils lui avaient même acheté la propriété de Bel Air où il s'est éteint samedi. Deux ans après le fiasco Goldwater, il est devenu, pour huit ans, le gouverneur du plus peuplé des Etats américains.

Pour arriver à la Maison-Blanche, en 1980, au fur et à mesure que le Parti républicain durcissait son programme, il lui a fallu batailler contre George Bush, le père, dont il a fait son vice-président pour calmer ce que le parti conservait de modération en son sein.

Le double mandat de Ronald Reagan fut une présidence de bruit, de fureur et de confusion. Un engagement pacificateur au Liban, qui tourne au fiasco (241 Marines tués par un seul camion piégé). Des escarmouches obscures et sanglantes avec le colonel Kadhafi. Un marché d'armes inavouable avec le régime de Téhéran, pour faire libérer des otages à Beyrouth, et financer du même coût une guérilla anticommuniste au Nicaragua. Une politique économique (reaganomics) fondée sur des baisses massives d'impôts, un gonflement du budget du Pentagone, des coupes dans les programmes sociaux. Résultat: le triplement de la dette, qui faisait hurler les partisans de la discipline fiscale, mais que toléraient très bien les nouveaux conservateurs.

Ronald Reagan a surtout développé alors cette relation ambivalente avec les dirigeants soviétiques, et surtout avec Mikhail Gorbatchev dès 1985, dans laquelle il promettait l'Empire du mal à l'enfer tout en proposant à Moscou une coopération. Le Mur de Berlin est tombé un an après le début du voyage de l'ex-président vers Alzheimer, et cette histoire n'est pas dite: qui a brisé l'URSS, l'implosion ou l'étreinte?

La présidence Reagan fut pleine de contradictions, de scories, de corruptions et d'illégalités. Mais elle avait une ligne (effacement des doutes vietnamiens, 19 millions d'emplois créés dans un premier temps) qui a valu au président une immense popularité. La défaite cuisante de Walter Mondale en 1984 a eu sur les démocrates le même effet que celle de Goldawater vingt ans avant. Le Democrat Leadership Council s'est constitué, pour une refonte des politiques du parti, sous influence républicaine: le welfare devait être réformé, l'Etat n'était pas la solution de tous les problèmes.

Bill Clinton a appliqué cette politique recentrée. Il avait été élu, en 1992, grâce au brouillage de la candidature indépendante de Ross Perot (19%). L'emprise conservatrice sur le pays n'avait en fait pas pris fin. Dès 1994, le Congrès aux mains des républicains forçait la main de Clinton dans tous les domaines. Et 2000, à droite, est arrivé comme une parenthèse qu'on ferme. Aujourd'hui, tous les républicains sont reaganiens. Et les démocrates n'ont pas commencé leur propre révolution.

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