Révolution de palais

Röstigraben 4.0: la fracture numérique suisse

Dans l’enseignement en Suisse romande, notre chroniqueur déplore le manque de conscience des évolutions actuelles pour construire le futur. On est mal, dit-il: de ce côté-ci de la Sarine, l’école ne voit pas le monde qui émerge

Les Suisses alémaniques ne sont pas comme nous, dit-on. Et ils le seront de moins en moins. Ils n’apprennent pas les mêmes choses à l’école. Pour que leurs enfants maîtrisent la révolution numérique, par exemple, on enseigne l’informatique au primaire: «Lire, écrire, compter et programmer», résuma un enseignant alémanique, en séance de commission jeudi dernier à Berne. Programmer? Les cantons romands en sont très loin. Ils proposent une «initiation à l’utilisation d’un appareil audiovisuel». Sans rire.

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Les algorithmes changent nos vies

Le monde connaît un bouleversement majeur. Nous émettons des données 24 heures sur 24. Ces données alimentent des algorithmes, qui prennent une place centrale dans nos vies. Certains permettront d’éradiquer le cancer. D’autres vont réinventer notre mobilité, assister nos aînés ou gérer notre fortune. Les algorithmes changent nos vies, et prennent le pouvoir. La commission de la science a donc voulu savoir ce que les cantons faisaient pour que nos enfants comprennent cette société des calculs. Et gardent le pouvoir.

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Fédéralisme oblige, nous avons invité des Alémaniques et des Romands. Les premiers ont donc parlé d’algorithmes, de programmation et de données. Normal. Des mots omniprésents. Le représentant des cantons romands, lui, ne prononça pas ces mots. Pas une fois. Par contre, il nous a abondamment parlé d’«éducation aux médias» et «d’utilisation d’appareils audiovisuels». Ainsi que d’une «sensibilisation à l’usage d’une messagerie». Voire, pour les plus audacieux, d’une «découverte du clavier et de la souris». Près de quarante ans après l’invention de la souris… à Lausanne. Une souris morte depuis longtemps.

L’école romande éduque des consommateurs

On est mal. L’école romande ne voit pas le monde qui émerge. Elle l’ignore, s’interdit donc de le comprendre, et encore moins de le construire. Elle se contente d’éduquer des consommateurs. De futurs citoyens certes vigilants et critiques, mais passifs et illettrés dans un monde fabriqué par d’autres. Et le pire est à venir, car c’est visiblement le fruit d’une stratégie «réfléchie». La cheffe de l’éducation romande, Monika Maire-Hefti, s’interrogeait récemment en public: «L’analphabétisme numérique est-il vraiment une tare?» Avant d’appeler à «ne pas céder aux pressions du privé» et de dénoncer la «fracture numérique».

Sur ce point, elle a raison. La fracture existe. Elle est pile sur la Sarine. Plus qu’une fracture, un gouffre. Et tant pis pour nos enfants.

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