Le Portugal a perdu son poète, qui s’en est allé doucement le 1er décembre à l’âge de 97 ans. Eduardo Lourenço n’écrivait pas de la poésie. Il était le gardien du Portugal comme nation poétique, l’enquêteur de ses rêves et de ses mythes. Il a reçu en 1988 le Prix européen de l’essai Charles Veillon pour avoir contribué au déchiffrage de l’énigme portugaise. Le discours qu’il prononça alors à Lausanne le pose comme le narrateur exquis dont l’Europe a besoin pour faire s’accorder toutes ses énigmes nationales. S’il fallait composer le grand livre de l’Europe avec 27 textes résumant l’histoire morale et politique de chacun des membres, Lourenço y figurerait en tête: il y apporterait l’imaginaire d’une nation dont les bardes, Fernando Pessoa en tête, ont chanté le Cinquième Empire, royaume universel n’appartenant à personne.

Tous les pays ont une énigme. Lourenço s’est toujours demandé comment la Suisse, si calme et conforme, avait pu produire Jean-Jacques Rousseau et Jean-Luc Godard. «Tout se passe comme si votre nation, s’étant donné comme règle d’être sage, implosait de temps à autre en des rêves fulgurants.» Le Portugal, par contraste, «n’a jamais lancé à l’Europe et au monde des défis aussi subversifs que ceux de Rousseau et de Godard. Il s’est contenté de se défier lui-même, s’étant perdu tout entier dans un rêve plus grand que lui.» Plus grand que l’Europe aussi, «dont il est à la fois le bâtard heureux et le prince mélancolique».