Revue de presse

En route vers un mariage Peugeot-Fiat, à moins que l’Etat français…

L’ambitieux projet de mariage entre PSA et FCA pour former, potentiellement, le 4e groupe automobile mondial avance bien. Mais les médias se méfient d’un précédent: les fiançailles avec Renault, en juin dernier, qui étaient restées lettre morte

Le premier rassemble les marques Fiat, Alfa Romeo, Lancia, Maserati, Abarth, Jeep, Chrysler et Dodge, tandis que le second exploite les marques Citroën, DS Automobiles, Peugeot, ainsi qu’Opel et Vauxhall depuis le rachat de la division européenne de General Motors en mars 2017: les constructeurs italo-américain Fiat Chrysler (FCA) et français Peugeot société anonyme (PSA) ont avancé à grands pas ce mercredi vers leur mariage, comme l’annonçait déjà le Wall Street Journal de mardi.

Une opération à 50 milliards de dollars pour unir les forces des deux groupes à l’heure où l’ensemble de l’industrie automobile connaît des difficultés plus ou moins graves et doit faire face aux défis énergétiques et environnementaux du proche avenir. Selon une source proche du dossier, le conseil d’administration de PSA vient d’accepter le principe du convolage. C’est une étape dans la constitution d’un nouveau géant de l’automobile.

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Plus précisément, le conseil a donné son feu vert au président du directoire de PSA, Carlos Tavares, pour lancer des négociations exclusives avec FCA, et devra encore se prononcer sur un éventuel projet finalisé. Cet accord, qui devait aussi être validé par le conseil d’administration de FCA, prévoit que le conseil d’administration d’un futur ensemble sera composé de 11 membres, dont six pour le groupe français et cinq pour l’italo-américain.

«Une fusion», donc? «Voilà sans doute une des plus vieilles Arlésiennes du monde, souligne L’Alsace. Evoquée depuis des lustres, mais toujours repoussée au lendemain, elle ne relève pourtant ni de la chimère, ni de la lubie, mais d’enjeux industriels froidement pesés et soupesés, à coups de milliards d’euros ou de dollars. Qu’on en juge: avec près de 9 millions de véhicules produits par an, PSA et FCA formeraient le 4e groupe automobile mondial, derrière Volkswagen, Toyota et General Motors, mais devant Renault-Nissan. En matière d’industrie automobile, l’isolement est rarement splendide et les cimetières sont peuplés de noms naguère illustres, disparus à force d’avoir voulu garder pour eux leurs précieux brevets révolutionnaires.»

«Si la presse italienne accueille positivement la nouvelle, elle s’inquiète néanmoins du rôle potentiellement néfaste que pourrait jouer l’exécutif français» dans la corbeille de la mariée, avertit Courrier international. Car le souvenir d’un retentissant revers est encore frais: «Le 6 juin, tandis que la fusion entre Fiat Chrysler et Renault semblait sur le point de se concrétiser», le premier annonçait que son groupe se retirait des négociations, sous prétexte que «les conditions politiques» n’étaient «pas réunies en France pour mener à bien un tel rapprochement».

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Ces «conditions politiques», c’était un sous-texte pour parler de celles, jugées «trop restrictives» mais exigées par le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, «qui avait souligné la nécessité d’avoir un siège opérationnel en France et exigé la représentation de l’Etat français dans le conseil d’administration du nouveau groupe». De quoi raviver les vieux démons idéologiques agités entre Etat et économie… Résultat: les médias transalpins se demandent forcément aujourd’hui «si l’issue sera la même qu’en juin».

Comme l’indique à Milan le Corriere della sera, «cette fois encore, le gouvernement français – qui est avec la famille Peugeot le premier actionnaire du groupe PSA – devra valider un éventuel accord». C’est aussi largement suffisant pour inquiéter, à Rome, La Repubblica, selon laquelle «une épée de Damoclès pèse sur cet accord». Quant à La Stampa de Turin, elle reconnaît bien que cet échec était dû «à l’hostilité des Japonais de Nissan, partenaires de Renault, mais surtout au manque de soutien à l’opération de la part du gouvernement français, qui s’était montré soucieux quant à l’emploi en France». Corollaire classique de la mutation quasi génétique de l’industrie automobile, particulièrement chez nos voisins.

En bas et… en haut de la pyramide

Nombre d’interrogations demeurent, donc. Et, s’élève L’Est républicain au-delà du fait économique pur, «quitte à rejouer la vieille opposition marxiste du capital contre le travail, […] les fusions font bien plus souvent le bonheur des capitaines d’industrie en quête de rentabilité que des simples ouvriers. […] Tout en haut de la pyramide, il faudra également régler la question de la gouvernance. Dans les mariages de raison, l’un des époux prend en général rapidement le pas sur l’autre.» Or, «une fusion à 50/50 va faire les affaires de toutes les parties, y compris celles de l’Etat français, qui pourrait se montrer plus souple», assure L’Obs.

Mais «peu importe», nuance le quotidien de Nancy, car «les titres des deux entreprises ont bondi». C’est que «les nouvelles et séduisantes perspectives offertes par cette soudaine annonce ont fait le délice des marchés déjà en train de saliver à la perspective des bénéfices à venir. […] La taille de ce mastodonte lui permettrait de prendre un tournant vert (la fin du diesel, la montée en puissance de l’électrique) pour le moins coûteux en investissements.» C’est l’occasion d’entrer dans ce nouveau chapitre, capital selon les Detroit News, là où, dans le Michigan, tout a commencé pour Chrysler en 1924.

Alors, oui ou non à ce futur paysage industriel qui paraît idyllique? En Italie, le quotidien libéral Il Foglio semble penser que les dernières déclarations de Bruno Le Maire, qui a pourtant plastronné que «le gouvernement serait particulièrement vigilant» – sous-texte, encore: sur l’emploi et la gouvernance – constitueraient «un feu vert» à ce mariage, malgré les réticences du Rassemblement national:

Pour le quotidien économique Il Sole 24 Ore, les acteurs seraient de toute manière les deux «gagnants dans cette alliance». C’est ce qu’on appelle vulgairement du «win-win»: «PSA pourrait exporter Peugeot aux Etats-Unis, où le groupe est actuellement inexistant et, de son côté, FCA pourrait résoudre son plus grand problème, l’absence de plateformes modulaires adaptées aux modèles électriques», quoi qu’en disent les syndicats:

Car «mener la course mondiale dans le pack de tête aux côtés de VW, de Renault, de Toyota, et les dépasser, qui sait?»: quelle perspective alléchante que fait miroiter Centre Presse, le quotidien de la Vienne! Car «l’allemand s’essouffle, le français se voit bridé dans ses projets asiatiques, le japonais manque de couleur et de variété». Dans ce morne décor, «l’éventail des marques réunies sous la couronne franco-italienne embrasse, lui, tous les continents et chaque segment du marché. […] Il ne manqu[e] qu’une étincelle, en somme. Avanti!»

Un conte boursier

Enfin, on ne saurait résister à vous servir en dessert quelques extraits de ce conte boursier des Echos: «Gianni Agnelli disait aimer le vent parce qu’on ne peut pas l’acheter. Et en effet, celui-ci a tourné en quatre mois pour son petit-fils, John Elkann, pilote d’une dynastie automobile une fois encore à la croisée des chemins. Fiat-Chrysler avait tenté au printemps […] un mariage avec Renault […]. Econduit par l’hôte de Bercy, Bruno Le Maire, le Milanais se résigne à aller à Canossa en saisissant la perche tendue par Carlos Tavares (ci-dessous)»:

«Le patron de PSA, lui, a su garder la maîtrise de sa vitesse de course.» Et de poursuivre: «Depuis leur premier contact en mars dernier, leurs routes boursières alors assez similaires n’ont cessé de s’écarter au point que la distance de leurs capitalisations (4 milliards d’euros) n’a jamais été aussi élevée. Le constructeur italo-américain aborde la face nord du Mont-Blanc de la consolidation, celle des fusions entre soi-disant égaux, avec la corde glissante d’une sous-valorisation de plus d’un tiers sur les ratios de son prétendant sochalien, qu’il faudra faire accepter dans la Botte. Un méga-dividende de 5 milliards d’euros devrait y aider ses minoritaires»…

… Il ne restera plus qu’à régler la question de la place des familles à l’avant. Qui prendra celle du mort?


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