Les réseaux sont à la mode: pour se connecter électroniquement au monde entier, pour se faire des amis, pour trouver un job, pour vendre des bébés chiens… Et il est vrai que leur développement est fascinant, même s’ils n’ont pas attendu Facebook et l’e-mail pour devenir un objet d’interrogation. Mais il est tout aussi vrai que la révolution technologique de l’Internet a donné un sens inédit au réseau et à la pratique sociale qu’il a induite: le réseautage!

Le bouleversement est d’ailleurs tel que le réseau humain, appuyé par de merveilleuses trouvailles techniques, a inspiré de nouveaux usages politiques, fondés sur la discussion et en rupture avec les attitudes axées sur la force, comme le «soft power», théorisé par l’Américain Joseph Nye. Alors, le réseau est-il la nouvelle structure politique du monde?

L’idée du réseau, par lequel les relations entre les individus se mouleraient dans les technologies les plus avancées pour faire progresser le monde, n’est pas nouvelle. Saint-Simon, au début du XIXe siècle, a rêvé une humanité qui aurait acquis une fluidité parfaite, en enjambant les frontières, en réduisant les distances, en créant une immédiateté qui ferait d’elle une ruche en perpétuelle ébullition, où les gens seraient en lien permanent avec leurs congénères, dans une paix absolue, et où l’administration des choses aurait remplacé le gouvernement des personnes.

Des artistes ont eux aussi perçu le potentiel révolutionnaire du progrès technique, diffracté en un gigantesque réseau, pour inventer une nouvelle humanité, dans laquelle les individus, prompts à se rencontrer et à se découvrir si facilement, oublieraient de se faire la guerre… L’un des plus «déjantés» fut le poète anarchiste Ernest Coeurderoy, dans les années 1850.

Mais le «réseau», malgré ses innombrables vertus, alliant efficacité et approche «douce» des rapports humains, n’est-il pas en même temps exposé à certaines illusions? Cette frénésie «réseautique» ne cache-t-elle pas le danger de donner de la vie une idée, en réalité, dématérialisée? Le réseau plonge l’être humain dans la conviction que tout peut être obtenu tout de suite, en touchant un nombre maximum de gens et à un coût ridiculement bas. De la sorte, on se persuade que le contact avec le monde n’est certes jamais brisé, mais aussi que l’isolement devient une tare, l’antichambre de l’asociabilité!

Car le réseau, perçu dans sa logique la plus extrême, nous enseignera que les distances ne valent plus rien, que tout ne vaut que dans une vitesse divinisée, que l’intelligence ne s’épanouit que dans l’information bombardée, dans le contact permanent. Cette dérive a d’ailleurs un nom, même si elle se camoufle elle aussi sous des qualités indéniables: la transparence.

La transparence s’est imposée comme l’aboutissement paroxystique de la politique, comme la porte sacrée du «vrai» savoir, celui qui n’est pas occulté par des forces automatiquement maléfiques, puisqu’elles éveillent l’impression qu’elles ont quelque chose à cacher… La vie privée et la vie publique se brouillent: le fait est souvent constaté mais sans suite; on ne sait comment garder les avantages du système en en expulsant les nuisances…

La transparence est fondamentale pour une vie en société supportable: comment commercer honnêtement, comment établir une vie commune acceptable sans cette confiance que peut seule offrir une «lisibilité» non déformée des faits et gestes de chaque partenaire? Mais Orwell l’a magnifiquement décrit, elle n’a pas que des vertus: elle peut aussi se transformer en outil d’intrusion dans la vie intime de chacun, comme outil d’oppression et de totalitarisme.

La transparence déchaînée, le culte de l’immédiat et la perte de distance (et de distanciation!) sont hélas facilités par l’omniprésence de la culture du réseau, humain et/ou technologique. C’est à la fois un «plus», un fait social inaltérable et un péril. Comment appréhender alors cette réalité si paradoxale? Le seul moyen d’en conserver les apports en en minimisant les dangers consistera dans le savant mélange des attitudes nouvelles que modèlent les sciences et des postures plus «classiques», héritées des anciens cadres de la vie politique sociale: l’Etat-nation qui préserve les frontières sans freiner le rapprochement «soft-powerisé» des peuples; les institutions qui baliseront des rapports juridiques condamnés, sinon, à évoluer selon l’unique bon plaisir de chacun; des médias qui «apaiseront» l’immédiat tout en l’expliquant; l’acceptation d’une transparence utilisable également contre ceux qui veulent en abuser; la volonté d’un réseau qui ouvre, sans créer de nouveaux «clans»…

Ces vieilles «marmites» nous permettront de mitonner les recettes susceptibles de reconstituer des repères, eux-mêmes sources de pauses dans la course échevelée de notre modernité. Pleurer l’ubiquité qui s’est emparée de la société, comme l’a eu fait un Paul Virilio, ne sert à rien. Il faudra d’abord rappeler banalement que tout ce qu’elle charrie n’est pas or. Mais aussi admettre que, tout système générant ses propres dérives, des digues existent, qu’on ne peut exclure sous prétexte qu’elles auraient été «débordées» par le réel!

La philosophie politique doit se poser ces questions. Là réside peut-être un moyen de dépasser l’antagonisme modernité-conservatisme qui déchire tous les camps politiques.

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