Vendredi, il y a ce garçon, journaliste, qui a pris le large sur un ferry, entre Calais et Douvres, sur les côtes anglaises. Il voulait être à minuit seul au milieu de la Manche et se retrouver à équidistance entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Le capitaine du bateau a refusé de sonner la corne de brume.

A ce même instant historique, sur Parliament Square, des brexiters se retrouvaient pour fêter leur «Independence Day». Chanter, danser, agiter leurs drapeaux et faire résonner des cloches. Ils n’en peuvent plus, bien plus que nous, les Anglais, de parler du Brexit. Mais cette nuit-là, c’était concret. Et la chape d’émotion explosait.

Défaire le lien et en rire

J’ai eu du mal à saisir pourquoi cela me rendait infiniment triste. Ça ne ressemblait pas à une fête de libération, même s’ils essayaient de le faire croire en égrenant les secondes du décompte. J’ai pensé que j’étais peut-être trop europhile pour les comprendre, mais non: je vis dans un pays qui n’aime guère l’Europe, faisant marotte depuis si longtemps de se débrouiller sans elle. Ce que je ressentais, c’était juste une amère fête de divorce. Il s’agissait de défaire le lien, et rire de ce bon coup.

Quelques heures plus tard, j’ai adoré la fête du Hockey Club Ajoie, ce match, ce public «y’a d’l’Ajoie», c’était beau comme la chanson de Trenet, non? On est toujours content lorsque c’est le petit qui mange le gros. Il y avait leur manière, à eux, Jurassiens, d’entrer dans le bonheur, d’ouvrir grands les bras et les bars. S’il y avait un ministère de la fête, en Suisse, ce serait à eux qu’en reviendrait le portefeuille.

Faire le lien et partager la victoire

Des idiots viendront ainsi vous dire que le Jura, petit canton en haut, un peu à gauche de la carte, n’a pas grand-chose d’autre à mettre en avant, que tout y est donc bon pour boire et chanter. Et alors? Ils nous montrent que la victoire n’est jolie que parce qu’elle est un lien, entre les joueurs, entre les Jurassiens, et un peu avec nous qui les regardions.

Partager ou ne pas partager, c’est donc seulement cela qui compte dans une fête. D’un côté les drapeaux jaune et noir d’un club nous enrôlant dans sa danse. De l’autre les Union Jack brandis comme des défis, faisant penser à des linceuls. Les Jurassiens voulaient que nous soyons tous Jurassiens. Les Britanniques ne voulaient qu’être les seuls à être Britanniques.


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