Le secteur des médias traverse depuis de nombreuses années une crise structurelle majeure. En raison des bouleversements induits par les technologies numériques, il se voit contraint de repenser certaines pratiques séculaires tout en ayant à gérer une baisse des produits publicitaires. Dans ce contexte, les grands éditeurs privés effectuent des coupes régulières pour maintenir leurs marges, faisant fi des conséquences sur la qualité de l’information. Or, un public bien informé est un capital social intrinsèque et une condition pour une démocratie fonctionnelle. C’est dire si les politiques, dont le Conseil d’Etat genevois, tiennent les médias en haute estime.

Dans ce contexte délicat, quelle est la vision d’avenir de la direction de la radio-télévision de service public qui, pour rappel, est financée à 75% par la redevance, et donc le citoyen contribuable? Si les Suisses ont encore récemment affirmé leur attachement à un média public fort en refusant l’initiative «No Billag», c’est bien parce que celui-ci devrait échapper aux vicissitudes du secteur privé.

Question de choix

Pourtant, il y a quelques jours, la SSR a annoncé un plan d’économies à hauteur de 50 millions de francs. D’ici à 2024, elle supprimera 250 postes sur les 5500 qu’elle compte aujourd’hui. Si les départs naturels l’aideront dans son effort de démantèlement, certaines personnes seront mises à la porte. Dans la foulée, la RTS a annoncé que son plan d’économies propre se monterait à 15 millions de francs d’ici à 2024. A comparer avec les éditeurs privés, il faudrait une loupe pour déceler une différence dans les méthodes. Une diminution de 50 à 65 postes, dont des licenciements: la RTS coupera dans l’humain, donc. A-t-elle le choix? nous direz-vous. Oui! Car dans le même laps de temps, elle investira massivement dans la pierre.

Quelle entreprise rationnelle entamerait une extension importante de son parc immobilier alors que ses revenus et ses besoins en surfaces chutent drastiquement

Pas plus tard qu’en février dernier, elle a confirmé la construction d’un nouveau centre de production rutilant à Ecublens. Coût du projet: 65 millions de francs. Conséquence du projet: une sous-exploitation de certains locaux existants et fonctionnels, à Genève. Pour rappel, la RTS y avait inauguré un centre de production flambant neuf en juin 2019 et rafraîchi la Tour il y a quelques années seulement (pour plusieurs dizaines de millions de francs, également). L’entêtement de la direction de la RTS à poursuivre ce plan désuet laisse songeur quant à sa capacité à s’adapter aux nouvelles données économiques. Car quelle entreprise rationnelle entamerait une extension importante de son parc immobilier alors que ses revenus et ses besoins en surfaces chutent drastiquement?

Certains réduisent volontiers les enjeux futurs de la RTS au débat chauvin sur le transfert prévu de l’actualité de Genève à Ecublens. C’est un peu court. Pour nous, en tant que politiques, la question centrale est celle du projet éditorial et des moyens que la RTS entend mettre en œuvre pour faire de la télévision et de la radio de qualité ces prochaines décennies. Or, à part un discours lénifiant sur les nouvelles technologies et de vagues promesses sur le maintien de l’emploi – qui ne seront visiblement pas tenues –, on ne voit rien venir.

Un non-sens au pays du fédéralisme

La population a besoin de médias présents, forts, diversifiés; de médias pour informer, de médias pour analyser, de médias pour faire barrière aux fake news que les réseaux sociaux amplifient. Le service public suisse porte une grande responsabilité dans ce contexte. Il n’a pas à suivre des modèles rédactionnels importés de médias privés. Or, le projet d’une seule «newsroom» pour la radio et la télévision, dans un campus isolé des agglomérations, avec une vision centralisée et unique de l’information, est un non-sens au pays du fédéralisme et un pied de nez à la diversité régionale qui caractérise la Suisse romande. Bien sûr, on nous promet de «renforcer les rédactions régionales», mais les choix budgétaires indiquent tout le contraire…

Aujourd’hui, la SSR et la RTS, sans grande consultation avec les partenaires sociaux, nous annoncent qu’elles licencieront. Ceux qui resteront devront donc produire plus avec moins. Au détriment de la qualité, encore. Promettre de réduire la voilure pour faire moins mais mieux: depuis des années, c’est la promesse que servent les grands éditeurs privés à des audiences naïves. La direction de la RTS suit la même voie. Elle préfère la pierre à l’humain, ignorant que son vrai capital est son personnel. Là est le vrai scandale de ce qui se produit actuellement. Il est à craindre que, à suivre cette voie-là, la télévision de service public perde d’ici à quelques années le soutien populaire que la Suisse romande lui a toujours accordé. Et il sera alors trop tard pour élaborer un réel projet éditorial de média public.


Antonio Hodgers est président du Conseil d'Etat genevois.


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