Le petit Cessna s'élève au-dessus de la piste. Il vire sur l'aile, et le voyageur contemple un manteau ondulé de forêt verte, que traverse un fleuve aux courbes nonchalantes. Vision fugace. Le décor change brutalement. Maintenant, les arbres ont disparu, la terre est décapée, exhibant de vastes superficies de sol brun et nu que parcourent des bulldozers et des camions qui avancent comme au ralenti.

Voici une immense usine: un enchevêtrement de tuyaux et de cubes métalliques d'où émergent des colonnes de fumée qui montent haut dans le ciel. Sur le sol arasé s'éparpillent de grandes plaques jaunes (des entrepôts de soufre), de vastes lacs aux teintes mordorées (des bassins de rétention d'eaux polluées), des alignements de parallélépipèdes blancs (des camps de travailleurs), puis à nouveau le sol retourné, des usines, des lacs salis. Au loin, on aperçoit la forêt, et d'autres taches brunes, comme un cancer qui gagnerait sur la sylve.

«Ce lieu est exactement comme une orange, qu'on écrase et dont on jette l'écorce derrière soi», résume Etienne White, le jeune pilote. Arrivé voici quelques mois à Fort McMurray, trou perdu et capitale canadienne des sables bitumineux, il résume la contradiction du lieu: «Les gens viennent ici parce qu'ils gagnent bien leur vie - et moi aussi. Mais cela sera un problème pour la prochaine génération, je le sais.»

Ici, c'est l'Arabie saoudite - pardon, l'Alberta. Une province de l'Ouest canadien qui recèle dans son sol 174 milliards de barils de pétrole sous forme de sables bitumineux, ce qui fait du Canada la deuxième réserve de pétrole du monde, derrière le royaume de Riyad (260 milliards de barils), devant l'Iran (126), l'Irak (115) et le Koweït (90).

La hausse du prix du pétrole a transformé la citrouille boréale en carrosse énergétique. A 20 dollars le baril, creuser des tonnes de terre imbibée de bitume, séparer l'hydrocarbure gluant du sable à grand renfort d'énergie et d'eau, transformer la mixture en pétrole avec moult produits chimiques, présentait un intérêt économique limité. A partir de 40 dollars, c'est devenu une bonne affaire. Et quand le baril dépasse les 70 dollars, cela transforme un massif d'immenses forêts dont personne ne se souciait, hormis les autochtones, en un pactole où se précipite le gotha pétrolier.

Pour ceux que les arbres, les castors et les orignaux indiffèrent, cette ruée vers l'or noir est fascinante. Fort McMurray en est l'épicentre, ancien poste de trappeurs transformé en gros bourg dont la population (80000 habitants) double tous les dix ans. Les abords de la ville sont un chantier perpétuel où les lotissements repoussent la forêt. La zone industrielle pourrait être un Salon permanent d'engins de travaux publics. Sur l'autoroute en cours d'élargissement, de longs camions chargés de poutrelles métalliques ou de troncs d'arbres croisent camionnettes et pick-up dans un flux incessant.

La main-d'œuvre qualifiée n'est jamais assez nombreuse pour creuser, bâtir, transformer, et tout le Canada se retrouve ici, en provenance notamment des provinces pauvres de l'est du pays. Cela n'empêche pas les sans-logis. «Beaucoup lisent dans le journal qu'il y a du travail ici et rappliquent», dit Sylvia Thompson, la directrice de l'abri de l'Armée du salut. L'association caritative refuse du monde tous les soirs. «Mais, sans diplôme, il n'y a pas de travail. Alors, certains restent et se débrouillent entre la drogue et l'alcool. Il y a aussi pas mal de jeunes femmes qui se prostituent.»

La grande majorité de ceux qui travaillent dans les compagnies exploitant les sables vivent en revanche avec de bons salaires - et s'ennuient. Le week-end, dans la ville boueuse où les pick-up constituent une bonne moitié du parc automobile, les hommes, casquette vissée sur la tête, vaquent entre le casino et le centre commercial aux nombreuses bijouteries, en attendant le principal événement culturel présenté par le night-club Cowboys, un concours de tee-shirts mouillés.

«Les gars sont fatigués, dit Lary Matychuk, un syndicaliste: ils vivent souvent dans des camps inconfortables, les transports sont longs, ils sont presque toujours loin de chez eux et de leur famille.» Mais les salaires sont meilleurs que partout ailleurs: 7000 euros (près de 12000 francs) pour un bon charpentier qui ne compte pas ses heures, par exemple. De quoi réaliser ses rêves: «Bientôt, je prendrai ma retraite, dit Leo Legere, le chef d'équipe d'une entreprise de construction. Je pourrai retourner au Nouveau-Brunswick, et me construire un yacht, c'est ma passion.»

Le pick-up de Leo arbore un fanion au bout d'une tige de deux mètres de haut, comme presque tous les pick-up de la ville. C'est pour se faire voir des plus gros camions du monde quand il va travailler dans les mines de sables. Les conducteurs sont perchés à plusieurs mètres de haut, au volant d'engins capables de charrier 400 tonnes de terre. Un spectacle: les camions avancent prudemment sur leurs énormes roues - plus hautes qu'un homme de grande taille - après avoir été chargés par des excavatrices grosses comme des immeubles de quatre étages.

Les principaux opérateurs, comme Syncrude, Suncor, Shell, croyaient déjà au sable quand le cours du pétrole frôlait le plancher des vaches. Maintenant, ils investissent à tour de bras, rejoints par de nouvelles compagnies - Total, CNRL, Petro-Canada - et des investisseurs, comme l'émirat d'Abou Dhabi.

Des concessions ont déjà été accordées sur près de 50000 km2. Entre 1995 et 2010, selon le gouvernement de l'Alberta, les compagnies auront investi l'équivalent de 100 milliards d'euros (166 milliards de francs) dans le développement de l'exploitation des sables bitumineux. La production, qui dépasse aujourd'hui 1 million de barils par jour (1,2% de la production mondiale de pétrole) pourrait quadrupler d'ici à 2015. Etanchant une bonne partie de l'insatiable soif de pétrole du voisin américain.

Face à cette pluie de pétrole et de dollars qui bouleverse l'Alberta, un seul écueil. Un énorme écueil. L'écologie. Les conséquences de ce développement sont telles que l'on peut parler de désastre écologique de dimension mondiale. «Il y a dans ma communauté de 1200 personnes un taux alarmant de cancers, bien plus que ce que l'on trouve normalement dans une ville de cette importance», dit Georges Poitras, le représentant des autochtones de Fort Chipewyan, à environ 300km au nord de Fort McMurray.

Incriminée: l'eau de la rivière Athabasca, dans laquelle les compagnies rejettent des effluents mal épurés. La constitution de grands lacs artificiels, dans lesquels elles se débarrassent de l'eau polluée issue des processus industriels, est un autre problème. L'eau est si toxique que des coups de canon sont régulièrement tirés pour empêcher que les oiseaux migrateurs ne s'y posent - et en meurent. «C'est un problème qui n'a pas de solution», reconnaît John McEachern, le directeur du CEMA, un organisme paritaire d'étude de l'environnement financé par l'industrie.

La quantité d'eau prélevée dans l'Athabasca est un autre motif d'inquiétude: il faut environ trois barils d'eau pour produire un baril de pétrole. En février 2006, un chercheur de l'université de l'Alberta, David Schindler, a déclenché l'alarme dans la revue scientifique de l'Académie des sciences des Etats-Unis: la conjonction du développement de l'extraction des sables et du changement climatique va provoquer «une crise grave quant à la quantité et la qualité de l'eau dans la région».

La transformation du sable en pétrole provoque des pluies acides qui se font sentir jusqu'au Québec. Sur la forêt boréale, les séquelles sont lourdes: des milliers d'hectares sont déboisés pour laisser place à l'exploitation. A quoi s'ajoute la multiplication des voies d'accès, camps de travailleurs, villes nouvelles, oléoducs, qui détruisent ou fragmentent le massif forestier du nord de l'Alberta, jusque-là intact.

«L'industrie est clairement hors contrôle, résume Simon Dyer, de Pembina, une association qui étudie attentivement depuis cinq ans l'exploitation des sables bitumineux. Il faut un moratoire, le temps d'étudier l'impact environnemental et de trouver les solutions.»

L'impact est mondial, pas seulement régional. Il faut beaucoup d'énergie pour séparer le pétrole des sables. Selon les prévisions, les émissions annuelles de gaz à effet de serre devraient atteindre en 2011 plus de 80 millions de tonnes de CO2, soit plus que ce que produit aujourd'hui l'ensemble du parc automobile canadien. Cette industrie des sables a largement contribué à la croissance des émissions de gaz à effet de serre par le Canada dans les récentes années:+26% depuis 1990, alors que le pays s'est engagé par le Protocole de Kyoto à les réduire de 6%. Ce n'est pas un hasard si le gouvernement Harper a pris une position très hostile à Kyoto, fragilisant ce traité essentiel pour lutter contre le changement climatique.

«Tout cela arrive trop vite, dit Ann Dort McLean, de l'association environnementale de Fort McMurray. Les gens travaillent, se focalisent sur l'argent. Ils oublient combien ce pays est beau.»

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