C'est une vague qui porte Nicolas Sarkozy à la tête de la France. Par l'importance de la participation, par la netteté du score, elle donne une forte légitimité au nouveau président et à son projet. Après des années de cohabitations, après le choc de 2002 qui avait conduit à un plébiscite par défaut de Jacques Chirac, après une série de scrutins qui ont sorti les sortants, la France a choisi, au terme d'une compétition très polarisée, un programme clair. Celui d'une droite rassemblée et «fière d'elle-même», selon la formule de Nicolas Sarkozy; celui d'une culture de l'ordre, du mérite, de la morale et du travail; celui d'un libéralisme certes ambivalent, mais résolu à mettre l'entreprise au centre de son action.

Depuis son entrée en candidature, Nicolas Sarkozy a fait deux paris: sur le besoin de changement des Français et sur la méthode de gouvernement. Le premier est amplement gagné. Cette victoire est le prolongement logique d'une campagne marquée par l'expression d'une France en crise, épuisée par trente ans d'un chômage et d'inégalités persistants, par une inquiétante montée des extrêmes en politique et des protestations dans la rue, celle d'un pays désillusionné (celui du «non» à la Constitution européenne) et revenu de ses rêves de grandeur, d'une France en attente d'un homme à poigne capable de rétablir l'autorité de l'Etat face aux inerties et aux promesses oubliées, mais aussi de brandir l'étendard national face aux duretés de la mondialisation.

Le second pari, sur la méthode, est fondé sur la culture du résultat propre à cet homme d'une énergie sans pareille. Il n'a cessé de garantir la rupture avec ceux qui l'ont précédé, désireux d'incarner un changement radical de comportement politique. Ses derniers mots, lors du débat télévisé du second tour, ont surinvesti cette ambition: «Si les Français me font confiance, je ne les décevrai pas, je ne les trahirai pas, je ne leur mentirai pas.»

Sera-t-il digne de ces très hautes promesses? Ses capacités intellectuelles et son désir de pouvoir hors du commun, sa carrière brillante et, aux fonctions exécutives qu'il a occupées, d'une efficacité souvent remarquable plaident en sa faveur. Nul doute qu'il mènera au pas de charge le programme qu'il s'est donné, puisque les circonstances volent au secours de son tempérament.

Mais il devra lever deux doutes, après avoir triomphé dans les urnes. Celui de la tentation autoritaire, illustrée par les traits les plus contestables de sa personnalité, qui en font pour beaucoup un épouvantail. Et celui d'une tentation de caste qui décevrait le «peuple» dont il se réclame, si sa politique économique échouait à tenir la plus forte de ses promesses, celle de remettre la France en mouvement. Il doit maintenant démontrer que le libéralisme n'est pas destiné à enrichir les riches, mais à améliorer le sort de tous, à commencer par celui des chômeurs.

Le grand discours d'investiture qu'il a délivré après sa victoire a été conçu pour rassurer ceux qui douteraient de sa volonté de rassemblement: tolérance, ouverture, dialogue, protection des plus faibles et accueil des opprimés. Il faut espérer que ce président au-dessus de la mêlée, brandissant l'idéal démocratique et le respect comme ses valeurs les plus hautes, l'emportera sur les brutalités du candidat, et parviendra à libérer la France des démons qui l'ont trop longtemps affaiblie.

De ce point de vue, sa victoire est assez ample pour lui permettre d'aller vite et fort, mais pas assez insolente pour qu'il en fasse n'importe quoi. C'est un gage d'équilibre. A l'inverse, Ségolène Royal atteint de justesse la barre qui l'autorise à vouloir prendre la tête de l'opposition. Son bilan n'est pas négligeable. Elle a eu pour elle l'audace d'une démarche et la force de caractère, elle a ouvert la gauche française à l'idée de social-démocratie et imposé le besoin d'un renouveau. Sa présence au second tour a paru si évidente qu'elle aura fait progresser la cause des femmes en politique.

Mais sa défaite la laisse très seule face à un Parti socialiste en grande partie hostile et prêt aux déchirures. La gauche française entre en crise d'introspection, comme ailleurs en Europe. Et il s'agit d'une crise profonde, au-delà d'un ajustement de programme. C'est une rénovation culturelle qu'il lui faut. Comme celle que Nicolas Sarkozy a su accomplir dans son camp, dont il recueille aujourd'hui le fruit si ardemment désiré.

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