Revue de presse

Rush médiatique avant le 20e anniversaire de la mort de Lady Di

Le grand public n’aimerait pas «les princesses heureuses». Voilà pourquoi, selon le psychanalyste Gérard Miller, il éprouve un «plaisir cannibale» à revivre la tragédie du pont de l’Alma, vingt ans après. Les médias, qui alignent les opérations spéciales depuis des semaines déjà, l’ont bien compris

La date officielle, c’est le 31 août 1997. Mais comme on a affaire ici à un des sujets les plus médiatisés de tous les temps, on a l’impression qu’on y est déjà, puisque la course à la meilleure une, au plus beau supplément et aux photos les plus glamour est lancée depuis plusieurs semaines déjà. Hors séries et numéros spéciaux dans les kiosques, documentaires inédits, émissions de radio, des milliers de photos et de vidéos sur les sites de presse et les plateformes virtuelles réservées aux Royals: vingt ans après sa disparition tragique, Lady Diana demeure un filon extrêmement profitable pour de nombreux médias européens, qui ont bien compris que leur «pari» sur l’engouement intact du public pour la «princesse des cœurs» ne présentait pas un grand risque.

En Grande-Bretagne, feu la princesse de Galles continue de garantir d’énormes tirages à des journaux et magazines pourtant en crise de modèle d’affaires comme partout ailleurs, à grand renfort d’éditions spéciales à l’approche du 20e anniversaire du drame du pont de l’Alma. «La pétillante Diana: l’ultime femme aux perles. Magnifique supplément à l’intérieur!» annonçait par exemple récemment le Daily Mail qui, ce mercredi matin encore, affiche sur la page d’accueil de son site un sujet sur le témoignage de ses deux fils au «moment où Daddy nous a dit que Mummy était morte».

Si l’Italie semble porter peu d’intérêt à cette date anniversaire, les médias d’autres pays européens prévoient d’y accorder une large place. «Nous prenons cet anniversaire très au sérieux, affirme Ewa Wieczorek, rédactrice en chef du magazine polonais féminin Wysokie Obcasy. Diana fait la couverture de notre édition du mois d’août. Les Polonais sont encore fascinés par elle.» Il faut dire que presque un million d’entre eux vit au Royaume-Uni. Et en Bulgarie, le populaire hebdomadaire 24 Tchassa n’a pas attendu le jour J. Dans son édition de la semaine passée, cinq pages ont déjà été consacrées à Diana, alors que la Schweizer Illustrierte aligne aussi les pages commémoratives depuis deux semaines et propose sur son site un feuilleton qui en est au 22e épisode!

En France, la télévision publique n’est pas en reste: France 2 mobilise toutes ses forces le 27 août pour une journée spéciale. Au programme, plusieurs documentaires et une enquête diffusés en après-midi et en soirée. «La mort de Lady Di a entraîné une totale sidération. Vingt après, il est temps de faire l’examen de ce qu’elle a apporté à la monarchie en supplément d’âme et qui elle était vraiment», dit le spécialiste des têtes couronnées Stéphane Bern, qui participe aussi à deux hors séries des magazines Jours de France et Télé-Loisirs.

«Diana est au panthéon populaire, avec le même destin tragique que Grace Kelly, Marilyn Monroe ou la reine Astrid de Belgique. Elle est à la fois la star universelle, la princesse sacrifiée, héroïne malgré elle d’un conte de fée qui s’est mal fini. La tragédie de sa vie l’a rendue immortelle», estime Bern. Pour Matthias Gurtler aussi, directeur de l’hebdomadaire Gala, qui propose aussi un hors-série, la popularité de Diana demeure extrêmement forte: «L’attraction du grand public pour le gotha d’aujourd’hui est directement liée à celle qui a cassé les codes d’un univers compassé et figé.»

D’ailleurs, à la fin de juillet, le frère de la princesse a tenté d’empêcher la diffusion, inédite au Royaume-Uni, d’un documentaire sulfureux dans lequel elle évoque sa vie amoureuse et l’échec de son mariage avec le prince Charles. Et même si ces «secret tapes» ne révélaient rien de nouveau, il aurait mieux valu ne pas les diffuser, estimait l’Irish Examiner dans un article repéré par Eurotopics.

Lire aussi: Un documentaire sulfureux sur Lady Di crée l’émoi

«On y voit une jeune femme affligée qui a fait un mariage malheureux et qui est en conflit avec sa belle-famille. […] Channel 4 a justifié la diffusion de son documentaire en invoquant l’intérêt national. Le vice-chef du service de créativité de la chaîne, Ralph Lee, a déclaré que le contenu des enregistrements méritait de faire l’objet d’un document public. Mais ce n’est pas vraiment honnête. Il est indéniable que même vingt ans après sa mort, l’intérêt du public pour Lady Di reste vivace. Ce qui ne veut pas dire qu’il était dans l’intérêt public de diffuser ce documentaire. Il est vrai qu’il y avait une certaine curiosité du public. Mais c’est tout à fait différent.»

Pas d’humiliation possible

Et puis, la famille royale a marqué tant de points dans les cœurs ces derniers temps – surtout ses jeunes membres – qu’elle est hors d’atteinte, souligne le Guardian: «Après la disparition de Lady Di, la reine a fourni un immense effort pour exprimer ses sentiments. Aujourd’hui, le prince William et le prince Harry œuvrent pour des organisations caritatives qui viennent en aide aux malades mentaux et ils prennent chaleureusement dans leurs bras de vieilles dames. […] Il est vrai que certains passages vidéo sont extrêmement embarrassants, mais d’une certaine manière, leur publication déjoue le risque d’humiliation: ce qui est aujourd’hui désagréable l’aurait été autrement plus si les révélations étaient survenues une fois le prince Charles sur le trône.»

Mais de toute manière, la famille royale a si bien redoré son blason qu’elle a elle-même contribué à la quasi-canonisation de Diana Spencer. La journaliste polonaise Ewa Wieczorek ajoute d’ailleurs à cet océan de larmes que «Diana a profondément influencé la famille royale et l’évolution de la monarchie. Elle a élevé ses fils pour qu’ils restent proches des gens, elle leur a appris que ce n’était pas mal de montrer ses émotions.» On est ici «bien loin de la raideur qui caractérise l’ancienne génération. Il n’y a qu’à voir comment le prince William se montre chaleureux avec ses enfants.»

Une femme «tiraillée»

Lisbeth Bischoff, experte de la famille royale pour la chaîne publique autrichienne ORF, qui diffusera un documentaire qu’elle a produit, Diana – Forever and ever, juge que «la fascination persistante suscitée par Lady Di résulte de son destin tragique, celui d’une femme tiraillée entre la monarchie, son altruisme et la pression des médias».

Et aucun sujet n’est «mauvais» en soi. Si l’on a même plus besoin de lire les légendes des photographies pour immédiatement se souvenir du moment «M» comme surligné au Stabilo dans l’histoire de la fin du XXe siècle, pour le magazine Elle, par exemple, elle «continue d’envoûter l’opinion publique. En cause: son engagement à travers le monde, […] mais aussi (et surtout) son sens aiguisé du style. Car en plus d’arborer des pièces en vogue, elle avait aussi une ribambelle de secrets bien gardés. Le dernier en date? Le mystère – enfin résolu – sur ses deux montres, qu’elle ne quittait (presque) jamais.» On respire un peu mieux…

Avis partagé par le psychanalyste et réalisateur français Gérard Miller, qui propose, lui, une lecture «clinique» de ce destin hors norme. «Non pas comme un conte de fée triste, mais comme une tragédie qui ne pouvait que mal se terminer», dans un documentaire pour la télévision française, La Femme qui s’était trompée de vie. «Sa dernière année a été suicidaire. Chaque décision la conduisait vers une issue fatale, explique-t-il. Le 20e anniversaire provoque une nouvelle «Diana-mania». Ce qui plaît, c’est que ça se finit mal. Nous aimons d’autant plus les princesses quand elles meurent, avec un intérêt cannibale: les gens n’aiment pas les princesses heureuses.»

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