Revue de presse

Les Russes ont ressenti la nécessité de s’unir autour de Poutine, leur chef

C’est en réaction à l’Occident que plus de trois quarts des citoyens ont choisi de reconduire Vladimir Poutine au Kremlin. Résignés qu’ils sont face à un système autocratique, considéré comme le seul possible dans l’immense Russie

L’anachronisme est un peu facile, mais il est évidemment tentant de parler de score soviétique. Face à sept figurants, Vladimir Poutine a donc été réélu pour un quatrième mandat avec 76,67% des voix lors de la présidentielle russe de ce dimanche, a annoncé la Commission électorale lundi après le décompte de 99,8% des bulletins de vote. C’est mieux que ce que prévoyaient les sondages. Le Moscow Times parle d’ailleurs de «victoire écrasante». De quoi prolonger le règne de Poutine «sur le plus grand pays du monde pendant encore six ans, alors que ses relations avec l’Occident sont sur une trajectoire hostile». Et que ses opposants dénoncent moult fraudes électorales.

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C’est par un froid polaire que les électeurs russes se sont rendus aux urnes. «Dans les régions les plus septentrionales ou extrême-orientales, relevait dimanche Courrier international, on a parfois frôlé les – 50 °C. Cela n’a apparemment pas découragé les habitants. Dans ces régions situées à 10 fuseaux horaires à l’est de Moscou, le taux de participation a atteint 76%.» Mais il était de 100% dans l’espace, a indiqué pour sa part, «avec esprit», selon Gazeta.ru, le directeur général de Roskosmos, Igor Komarov: à bord de la Station spatiale internationale (ISS), les cosmonautes russes ont «tous fait leur devoir».

Il faut dire que le gouvernement avait «mis le paquet d’un bout à l’autre du pays» pour convaincre les citoyens russes de participer à cette «grande fête du patriotisme», d’autant que la date du 18 mars correspond aussi au quatrième anniversaire de la «réunification de la Russie avec la Crimée». Des kermesses ont été organisées pour les enfants, et des ventes de toutes sortes de produits pour les adultes. Dans la rue flottaient «des odeurs festives de nourriture» et «les jeunes de 18 à 24 ans» qui votaient pour la première fois se sont vu «offrir un billet pour un concert d’une de leurs idoles».

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Au chapitre des people, «c’est à Paris que l’acteur français préféré des Russes et détenteur de la citoyenneté russe» Gérard Depardieu a lui aussi rempli son bulletin, devant les caméras qui ont capté les images publiées par toute la presse russe, sans la moindre exception. Interrogé par l’agence Sputnik sur les sentiments qu’il a éprouvés au moment du vote, il a répondu: «Patriotiques.»

Pour le quotidien économique Vedomosti, les facteurs qui ont le plus contribué à cette réélection sont «les scandales aux Jeux olympiques et avec le Royaume-Uni». Un expert explique qu’«il y a eu un fort ressenti de l’élection comme un référendum et comme la nécessité de s’unir autour d’un chef […]. La pression sans précédent du monde extérieur sur la Russie […] a réveillé, chez les citoyens, la fierté d’un devoir civique à accomplir, […] en l’occurrence à voter pour un seul candidat.»

Le «cauchemar» réalisé

La très officielle Komsomolskaïa Pravda, elle, triomphe: «Le cauchemar de nos «partenaires» occidentaux est devenu une réalité. […] Quel coup dévastateur pour l’Occident, où de temps à autre (et aussi de la part de notre opposition libérale) on entendait parler de la légitimité toute relative des dirigeants de ce pays. […] Ce raisonnement s’écroule sous les pieds de ceux qui tentent par tous les moyens de discréditer cette puissance russe qui, elle, a des fondements suffisamment solides pour ne pas devoir se justifier ou se repentir. […] C’est une journée d’espoirs non réalisés, pour eux, et de brutale déception. Ils ne peuvent se consoler qu’en constatant qu’environ 30% des Russes ne se rendent pas dans les bureaux de vote, sinon les indicateurs de confiance seraient encore plus forts pour Poutine.»

Seul un expert interrogé par Kommersant tranche un peu sur le ton général de la presse nationale. Il a jugé «approprié de s’adresser à ceux qui ne figurent pas dans les 76%, […] à ce cercle restreint de ceux qui éprouvent actuellement des émotions désagréables et qui se demandent comment ils vont vivre» ces prochaines années:

D’abord, vous avez été prévenus. La puissance verticale, c’est du sérieux et c’est pour longtemps. La construction de cette verticale est impossible sans transformer le pays en un état autoritaire

Et d’expliciter: «Transformer un président en autocrate est le résultat de notre travail commun. Je ne sais pas qui a contribué le plus au triomphe de Poutine, parmi ses partisans ou ses opposants politiques, ces soi-disant opposants. […] Donc, ne vous découragez pas. Premièrement, le découragement n’est pas seulement un péché mortel, mais aussi un réflexe malsain, tout à fait inutile. […] Paradoxalement, le nouveau mandat de Poutine ouvre de nouvelles possibilités de réalisation de soi dans diverses sphères. Si vous êtes un combattant et que vous nagez à contre-courant, vous ne pouvez que rêver de telles conditions. […] Bref, les années à venir peuvent être les plus vives et riches dans votre vie. Indépendamment du nombre d’années, des enfants ou de l’argent que vous avez, il faut vous réveiller et cesser d’espérer un miracle. Prenez votre vie entre vos mains, il n’est jamais trop tard pour cela.»

«Ils vendraient leur mère»…

Pourtant, «personne n’est éternel», philosophait récemment le quotidien polonais Rzeczpospolita, en réfléchissant déjà à l’ère post-Poutine. Le site Eurotopics en a traduit ces quelques lignes: «Je suis en quête d’un successeur depuis que je suis arrivé au pouvoir», a-t-il déclaré ces derniers jours dans une interview donnée à la chaîne de TV américaine NBC. «Cela pourrait signifier qu’en 2024, l’ère du «rassembleur de la terre russe» touche à sa fin. […] Poutine n’a pas besoin de prouver qu’il a le soutien de la population, la majorité des Russes vendraient leur mère pour lui.»

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