il etait une fois

La Russie des Browder, du grand-père au petit-fils

Fondateur de l’Hermitage Fund, William «Bill» Browder se bat contre la corruption et le crime en Russie. Son grand-père, à l’origine du «browderisme», était déjà fasciné par la Russie. Il avait adhéré à Staline avant de pactiser avec les socialistes américains et de soutenir le New Deal de Roosevelt

Il était une fois

L’Américain William «Bill» Browder se bat contre la corruption et le crime en Russie. Créateur du fonds Hermitage qui a investi des millions et gagné des milliards dans ce pays, il avait une ambition: gagner beaucoup d’argent dans le cadre d’un capitalisme à construire sur les terres disponibles de l’ancien empire soviétique. Débarqué à Moscou en 1989, il était, dit-il souvent, «l’un des premiers à explorer un monde encore très peu connu. Il y avait quantité d’entreprises sous-évaluées. C’était comme une nouvelle frontière.»

En 1996, il fondait l’Hermitage Fund, compère au milieu de la foire d’empoigne des oligarques qui faisaient main basse sur les richesses nationales, froidement, cyniquement, férocement. Lui, son premier milliard dans la poche, disait vouloir faire autrement: assainir les comptes des entreprises qu’il reprenait, surveiller les agissements de leur direction et dénoncer publiquement la pieuvre mafieuse attirée par ses affaires. La publicité le protégerait. Elle contribuerait à la moralisation du capitalisme russe. Bill Browder avait de l’admiration pour Poutine, homme d’ordre qu’il avait soutenu contre les oligarques.

Or, au contraire, ses dénonciations ont déplu. En 2005, elles lui ont valu une interdiction de séjour et, en novembre 2009, la mort en prison, après neuf mois de torture, de Sergueï Magnitski, l’un de ses avocats qui venait de découvrir un énorme montage d’extorsion de fonds dans l’une de ses sociétés aux dépens du fisc russe. Son combat, aujourd’hui, est d’obtenir la condamnation des assassins. Il est à l’origine du «Magnitski Act» américain, qui interdit l’entrée aux Etats-Unis de 18 personnes liées aux poursuites contre l’avocat, à son emprisonnement et à sa mort. «Serguei a eu le courage de dénoncer ces crimes alors même qu’il était au fond d’une prison russe. Il est allé jusqu’à la mort. J’ai le devoir de lui rendre justice», répète-t-il.

Son grand-père, Earl Browder, (1891-1973) voyait aussi en Russie une «nouvelle frontière»: celle du communisme. Syndicaliste, entré à 16 ans au Parti socialiste américain, il a été plongé dans les luttes de fraction de la gauche et l’extrême gauche jusqu’à rejoindre en 1920 le Parti communiste unifié (UCP). C’est en tant que délégué de ce parti qu’il s’est rendu en 1920 à Moscou où Zinoviev, le chef du Komintern, créait l’Internationale syndicale rouge, le Profintern. L’URSS, dès ce moment-là, devient l’horizon de Browder. Il y trouve sa seconde femme, Raïssa Berkmann, une bolchevik de Saint-Pétersbourg épousée en 1926 à l’occasion d’un séjour de trois ans à Moscou. Trois ans clé: 1926-1929, ceux du triomphe de Staline qui achève d’écarter tous ses adversaires politiques, Trotski, Zinoviev, Boukharine et tant d’autres.

Browder est fasciné par cette victoire. Il adhère à Staline. A sa personne, à ses méthodes et à ses slogans. A sa mort, en 1953, Browder écrit dans The Nation: «Par le rôle qui était le sien, Staline a sorti la Russie de sa condition moyenâgeuse pour en faire une société industrialisée moderne, comprimant en trois décennies un processus qui a mis trois cents ans en Europe et aux Etats-Unis. Cette accélération de l’histoire, cette marche forcée du peuple russe du XVIIe au XXe siècle a été conduite et organisée par Staline. De tous les dirigeants russes, lui seul a tenu le cap avec une ténacité féroce, surmontant tous les obstacles, à n’importe quel prix, menant la nation entière sur ce chemin, le marquant de sa volonté, sacrifiant sans merci les traînards.» Les «traînards» sont au Goulag ou, quand ils n’ont pas été assassinés, se sont enfuis.

Il y a différentes façons d’être stalinien. Rentré aux Etats-Unis en 1929 comme agent du Komintern, Browder retrouve les intrigues du Parti communiste américain. Tous les clans recherchent la bénédiction de Staline. C’est lui qui l’obtient en 1932 et formellement en 1934.

Il dirige le PCUS après l’arrivée de Hitler au pouvoir, quand le Komintern ordonne aux partis communistes de former des fronts populaires avec les socialistes, précédemment traités de «sociaux-traîtres». Il se plaît dans cette politique, conforme à son tempérament. Il soutient le New Deal de Roosevelt. On parle alors du «browderism». Puis, quand Staline signe un pacte avec Hitler, en août 1939, la consigne change: à bas la guerre des impérialistes. Browder applique. Elle change à nouveau en 1941 quand Hitler attaque la Russie: tous pour la guerre. OK. Celle-ci terminée, avec la Russie parmi les vainqueurs et la guerre froide s’annonçant, le programme s’inverse une fois de plus: il faut reprendre le combat contre le capitalisme et l’impérialisme. Mais Browder, qui croit encore en la coexistence pacifique entre les Etats-Unis et la Russie, n’est plus l’homme de la situation. Staline le fait savoir via Jacques Duclos, dans un article d’une revue du parti communiste français dénonçant le browdérisme. Browder est déboulonné en juin 1945. Il y voit la conséquence de ce qu’il croit être un retrait partiel de Staline de la direction opérationnelle du mouvement communiste.

Lui-même prend le large, s’avouant «libéré». S’il reste persuadé que la société soviétique est «socialiste», il ne pense pas que son modèle puisse être imité par les Etats-Unis. Il raconte une anecdote: un fermier voulant améliorer la qualité de ses œufs plante devant ses poules un œuf d’autruche, avec un écriteau, «regardez-le et faites de votre mieux». Ça ne marche pas plus avec les hommes qu’avec les poules.

La blague vaut pour son petit-fils, William, qui a mis sous les yeux des Russes un écriteau: «Ceci est le capitalisme américain, regardez-le et faites de votre mieux.» Ça n’a pas marché.

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