L’avis de l’expert

En Russie, le Jour de la victoire a retrouvé son lustre

La fête du 9 mai en Russie commémore la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945. C’est le seul jour anniversaire qui ait survécu à la chute du régime soviétique, et qui suscite une fierté partagée. Et pourtant, le 9 mai a sa propre histoire, pleine de rebondissements et de surprises

Le 9 mai, et non le 8 comme à l’ouest de l’Europe, c’est le Jour de la victoire, l’anniversaire de la fin de la «grande guerre patriotique», selon l’expression utilisée en Russie pour désigner la Seconde Guerre mondiale. Du plus symbolique de tous les lieux de la guerre, Volgograd (l’ex-Stalingrad), qui vit la première défaite d’une armée allemande, à Kaliningrad (l’ex-Königsberg), pointe avancée de la Russie en Europe, en passant par les deux capitales – Moscou, Saint-Pétersbourg – et toutes les villes de province, les festivités du 69e anniversaire envahissent l’espace public russe. Moment fort de la mise en scène du pouvoir, cette commémoration est la seule à avoir survécu à la chute du régime soviétique, la seule capable de rassembler, dans un même rituel, nostalgiques du passé et les partisans de la nouvelle Russie. Car le souvenir du 9 mai est un élément fédérateur (notamment en raison du nombre des victimes soviétiques qui approche les 27 millions) et une source de fierté nationale, l’une des rares dans un pays traumatisé par la perte de sa puissance.

L’histoire de cet anniversaire est toutefois loin d’être aussi linéaire et consensuelle que ne le laisse supposer l’actuelle obsession commémorative. Célébré en 1945, puis en 1946, sous la forme d’un jour férié et d’un défilé militaire, le 9 mai disparaît dès 1947 du calendrier des fêtes soviétiques. La victoire militaire a certes conforté le régime, mais Staline s’inquiète d’une remise en cause du rôle dirigeant du Parti au profit de l’armée et de ses chefs comme le maréchal Joukov, qui est rapidement rétrogradé. Pour les dirigeants communistes, ce sont les commémorations de la Révolution d’octobre 1917, célébrées le 7 novembre – des commémorations confortant la légitimité révolutionnaire du régime, c’est-à-dire le rôle du Parti communiste et de ses dirigeants – qui doivent rester le temps fort du spectacle du pouvoir soviétique. Si le Jour de la victoire cesse d’être un jour férié en URSS, il trouve néanmoins sa place dans le calendrier des nouvelles démocraties populaires, qui, à l’image de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de la RDA, le commémorent sous le nom de Jour de la libération de leur territoire par l’Armée rouge. Cette célébration, qui ne tombe pas toujours le 9 mai, devient dans ce contexte le symbole de l’amitié avec l’Union soviétique.

En URSS, la réhabilitation du 9 mai n’intervient qu’en 1965, à l’initiative de Brejnev, lors du 20e anniversaire de la victoire. Longtemps cantonnée aux cercles familiaux, aux associations locales, la mémoire de la guerre trouve alors son cadre institutionnel dans un rare moment d’harmonie entre le discours du pouvoir et le ressenti de la population. La grande parade militaire marque l’apogée d’une série de manifestations officielles qui s’étendent sur plusieurs jours. Les fêtes s’accompagnent d’une vaste campagne de production d’espaces mémoriaux. Plus de 70 000 monuments en souvenir de la guerre sont érigés en URSS de 1945 à 1991, dont la grande majorité à l’époque de Brejnev. Ces commémorations du 9 mai 1965 marquent un tournant fondamental dans la représentation que l’Union soviétique entend donner d’elle-même. A l’époque de Brejnev, l’URSS perd sa dimension d’utopie révolutionnaire qui existait encore sous Khrouchtchev pour contenter symboliquement – médailles, défilés, jours fériés – et matériellement – pensions, appartements, bourses d’étude – la génération encore jeune de la guerre. Cela donne une nouvelle assise sociale au régime et une nouvelle mystique – le culte de la victoire – à une génération qui n’a plus à vivre dans l’ombre des héros de 1917. La mise en scène d’une armée équipée d’armes lourdes correspond aussi à l’apogée du complexe militaro-industriel au sein du pouvoir soviétique. Elle participe enfin à la détente, garantie par la conscience de l’équilibre des forces militaires. Les cérémonies des années 1970 suscitent surtout l’intérêt des experts militaires et des kremlinologues qui en commentent le déroulement sur les chaînes de télévision étrangères. Avec le temps, les commémorations de la victoire se font plus artificielles, morbides même, avec le vieillissement des dirigeants comme des vétérans, malgré la traditionnelle mise en scène d’une jeunesse radieuse.

Après avoir atteint une forme d’apogée en 1985, dans le cadre du 40e anniversaire qui avait été programmé avant l’arrivée de Gorbatchev, les célébrations de la victoire connaissent un net déclin, comme en témoigne la disparition du défilé militaire. Ce retrait symbolique s’accompagne d’une remise en cause progressive du récit officiel de la «grande guerre patriotique», qui faisait l’impasse sur les mémoires locales ou particulières: celles des territoires annexés en 1939-1940 dans le prolongement du Pacte germano-soviétique, celle de la Shoah, ou encore celles des groupes déportés collectivement par le régime stalinien (Tatars, Tchétchènes…). La disparition des régimes communistes en Europe de l’Est et en Russie provoque celle de leurs symboles, de leurs rites et de leurs fêtes commémoratives. Mais l’instauration d’un nouveau système de références historiques révèle rapidement l’existence d’interprétations divergentes du passé. Loin de partager la thèse d’une Europe libérée par l’Armée rouge, les Polonais, mais aussi les Baltes, une partie des Ukrainiens, parlent d’une occupation succédant à une autre. Certains d’entre eux vont même jusqu’à établir une équivalence mémorielle entre les victimes du génocide perpétré par l’Allemagne nazie et celles des répressions soviétiques. Les pays Baltes ne se contentent pas de supprimer cette date anniversaire, ils en effacent les traces matérielles (changements de dénomination des rues et destruction de monuments). En avril 2007, le déplacement du bronze du soldat soviétique de la ville de Tallinn provoque un conflit diplomatique avec la Russie et des affrontements dans les rues de la capitale estonienne, alors qu’en Lettonie, le parlement refuse une nouvelle fois en avril 2009 de rétablir le 9 mai sur la liste des jours fériés. En avril 2011, c’est dans la ville de Lviv, en Ukraine occidentale, que les célébrations provoquent des heurts avec les nationalistes. Mais en 2013, le Jour de la victoire est encore célébré et férié dans douze anciennes républiques soviétiques sur quinze, c’est-à-dire toutes sauf les Etats baltes.

En Russie même, les célébrations du 9 mai ont repris dès 1995. Mais c’est vraiment avec Poutine que le culte de la «victoire» et du «sacrifice pour la patrie» revient au cœur du discours et du système symbolique du pouvoir. Les fêtes, qui s’accompagnent d’une réhabilitation rampante de Staline, servent à la mobilisation de la population dans le cadre de la deuxième guerre de Tchétchénie et au rétablissement de la Russie dans son rang de grande puissance. Ce culte atteint son paroxysme en 2005, lors des fêtes du 60e anniversaire, auxquelles participent une soixantaine de chefs d’Etat étrangers. Une nouvelle étape est franchie en mai 2008, avec l’apparition d’équipements militaires lourds sur la place Rouge. Depuis cette date, les effectifs de soldats, comme le matériel présenté, augmentent d’année en année. Ainsi, plus de 11 000 hommes, des chars, des missiles, des rampes de lancement et des avions de combat participent aujourd’hui au défilé de la victoire sur la place Rouge. Mais c’est surtout en Crimée (où l’on attend Poutine et Medvedev), dans l’est de l’Ukraine (alors que, pour la première fois, elles sont interdites à Kiev), et en Transnistrie que les célébrations du 69e anniversaire de la victoire vont cristalliser la guerre des mémoires historiques. La reconfiguration du territoire des fêtes de la victoire provoquée par la crise ukrainienne révèle ainsi les nouveaux contours de l’influence russe.

En 2013, le Jour de la victoire

est encore célébré et férié dans douze anciennes républiques soviétiques sur quinze, c’est-à-dire toutes sauf les Etats baltes