Le 17 septembre 1946, Churchill fut reçu au Lohn près de Berne par le Conseil fédéral, sur le chemin de Zurich où il allait prononcer le surlendemain son fameux discours sur l’Europe. A la fin du déjeuner, il s’entretint avec le conseiller fédéral Max Petitpierre en tête à tête. Il voulait lui parler de Staline – à quel point il détestait la Suisse. Il raconta les premiers jours de la conférence de Potsdam à l’été 1945. Il mima ses collègues pour son hôte suisse et s’arrêta sur le moment où Roosevelt* devait informer le maître du Kremlin de l’existence de la bombe atomique et de son prochain emploi sur le Japon. Il était convenu que Roosevelt s’isolerait avec le dictateur pour le lui annoncer. Churchill cependant resta dans la pièce: il voulait voir le visage de Staline quand il apprendrait la nouvelle: il resta imperturbable. Il n’avait pas compris les explications du président américain, n’a pas réagi. C’est ainsi que l’URSS est entrée dans l’ère atomique (l’entourage militaire du dictateur a ensuite réalisé l’énormité des confidences de Roosevelt et activé ses recherches).

Lire une archive: A Berne, l’accueil triomphal fait à Churchill (Journal de Genève, 18.09. 1946)

Le président Poutine n’est pas le premier haut responsable russe à brandir la menace du recours à l’arme nucléaire. Nicolas Boulganine, chef du gouvernement soviétique, a utilisé le même procédé en s’opposant rudement à l’opération spéciale franco-anglo-israélienne sur Suez en 1956 (les Américains, tout aussi hostiles à cette intervention, ont préféré agir quant à eux contre la livre sterling).

On commémorera la semaine prochaine le 60e anniversaire de la plus grande crise nucléaire, la crise des missiles de Cuba. Il faut se rappeler le contexte dans lequel elle s’est déroulée: le président Kennedy, qui avait pris ses fonctions le 20 janvier 1961, avait fait de la maîtrise du risque nucléaire l’une de ses priorités et il a proposé aux Soviétiques de conclure un traité interdisant les essais nucléaires sur terre, mer et dans l’air. En même temps, il héritait de l’action clandestine qui avait pour objet l’invasion de Cuba préparée sous Eisenhower et qui se termina par le désastre de la baie des Cochons.

Khrouchtchev le jugeait inexpérimenté et malléable, surtout depuis leur rencontre de juin à Vienne. C’est pourquoi il donna le feu vert à la construction du mur de Berlin, nouvelle crise Est-Ouest qui prit un tour dangereux le 27 octobre 1961 quand des tanks américains voulurent exercer leur droit de circuler dans toute la ville, donc aussi dans le secteur soviétique: des tanks soviétiques prirent position pour leur interdire le passage. La confrontation dura dix jours, donna lieu à une escalade des tensions accompagnée de menaces d’utilisation d’armes atomiques (l’URSS en était dotée depuis 1949). A la fin, le Kremlin et la Maison-Blanche ordonnèrent le retrait des blindés dans leurs casernes.

Cet épisode préfigure le règlement qui sera trouvé pour mettre fin à la crise des missiles une année plus tard. Cependant le problème de Berlin demeurait entier. A telle enseigne que lorsque Kennedy apprit que l’URSS installait des missiles de moyenne portée puis des missiles intercontinentaux à Cuba, il pensa d’abord que c’était une manœuvre de diversion pour résoudre la crise de Berlin: c’est dans cette optique qu’il choisit l’option qui comportait un risque de confrontation directe avec Moscou, l’instauration de la fameuse «quarantaine».

Les Américains avaient déjoué les plans des Soviétiques grâce aux renseignements dont ils disposaient: Khrouchtchev comptait sur un effet de surprise dont il fut privé. Il trouva donc une formule pour désescalader la crise, les navires soviétiques transportant des missiles rebroussèrent chemin, et les Américains promirent de démanteler leur base nucléaire en Turquie qui n’avait plus de valeur stratégique. La perspective de la destruction apocalyptique que produirait l’arme atomique avait retenu la main de Khrouchtchev et favorisé un accord qui a donné son essor à toute la politique d’alerte précoce et de non-prolifération nucléaire. On voit que le président Poutine peut se prévaloir d’une longue tradition pour ce qui est à la fois de l’utilisation de la menace nucléaire et de la recherche d’une solution raisonnable.

*Nous rectifions

C’est bien entendu le président Harry S. Truman qui assistait à la conférence de Potsdam et non Franklin D. Roosevelt. La Conférence de Potsdam a commencé le 17 juillet 1945, et le président Frank Delano Roosevelt était décédé quelques mois avant, le 12 avril. Correction apportée le 17 octobre 2022.


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