Peter Pomerantsev voit la Russie comme un théâtre. Le réalisateur de télévision né anglais de parents russes émigrés a occupé neuf années de sa vie à Moscou à produire des shows à l’usage de téléspectateurs avides de bonnes histoires. Le livre qu’il en ramène vaut comme excursion au cœur de la fabrique de communication de la Russie, unifiée par la puissance des images. On y rencontre les magiciens de la propagande, les vedettes de l’écran, les opérateurs de programme, la cohorte des naïfs de toute espèce attirés par les lumières de la ville avant de s’y trouver piégés car, si tout est possible, rien n’est vrai.

Pomerantsev s’est fait un premier succès sur la chaine TNT avec un documentaire intitulé «Comment épouser un millionnaire, le guide de la croqueuse de diamants». Il en raconte le tournage, ses visites à l’académie où sont formées pour mille dollars la semaine les filles de campagne venues chercher l’amour à Moscou; ses nuits dans les clubs chics de la capitale où se croisent les masques et se simulent des sentiments; les appartements de luxe où les élues gèrent leurs comptes de cœur et de chèques avec leur «Forbes» du moment. L’argent, dans Moscou, vole et tournoie comme la plume dans les batailles de polochons.

Parmi tous les personnages colorés réunis dans ce livre pour servir de guide à travers le complexe médiatico-politique national, Vladislav Sourkov tient le rôle du génie noir, maître des réputations. Avant de fonder le parti Russie unie et de devenir vice-premier ministre en 2011, Sourkov avait construit la bande son du capitalisme russe autour de Mikhaïl Khodorkovski, son mentor, et de Boris Berezovski, les stars des années Eltsine. Il est l’auteur anonyme en 2008 d’une satire politique de la Russie contemporaine, «Almost Zero», dont le personnage principal, Igor, est son double: un communicant corrompu prêt à servir quiconque le paie. Ancien éditeur de poésie d’avant-garde, Igor vend des textes d’écrivains peu connus à des parvenus qui les publient sous leur nom pour se donner des airs d’artistes. Il est conscient de la superficialité de son époque mais n’en éprouve rien. «Il se sentait quasi autiste, feignant d’être en contact avec le monde, imitant des voix pour obtenir d’autrui ce qu’il voulait, livres, sexe, argent, nourriture, pouvoir et toutes autres choses utiles à ses desseins.»

Pomerantsev observe au sein de la nouvelle élite russe cette capacité d’accommoder les contraires pour le besoin de la survie. Les producteurs de télévision peuvent bien être libéraux dans leur vie privée et afficher des goûts européens, ils s’en tiennent au cynisme dans leur vie professionnelle: «Nous avons connu le communisme auquel nous ne croyions pas, la démocratie et les krachs, l’oligarchie et l’Etat mafieux et nous avons compris que tout cela n’était qu’illusion, que tout est de la com.»

Avoir des convictions, dans cette Russie de la com, est tourné en dérision, tandis que la plasticité des attitudes est portée aux nues. Vladislav Sourkov est le grand ingénieur de ce transformisme qui permet de marier autoritarisme et art contemporain, droits de l’homme et tyrannie, démocratie de marché et économie mafieuse. Il n’est plus vice-premier ministre depuis 2013. Les Etats-Unis l’ont mis sur liste noire après l’invasion de la Crimée en 2014. Il s’en dit fier. La Russie qu’il incarne lui assure des successeurs. Comme la raconte Pomerantsev, avec la sympathie horrifiée d’un Russe d’Angleterre, elle est à la fois tragique et, par la voix de ses victimes, terriblement attachante.

*«Rien n’est vrai, tout est possible, Aventures dans la Russie d’aujourd’hui», par Peter Pomerantsev, traduit par Pascale-Martie Deschamps, Saint-Simon, Paris 2015

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.