Trente ans après la fin de l’URSS, de nouvelles purges ont lieu en Russie. Sa cour suprême a ordonné le 28 décembre la dissolution de Memorial International, association fondée en 1989 pour mettre en lumière les violations des droits humains dans l’ex-Empire soviétique. Le 29 décembre, le centre des droits de l’homme de Memorial était dissous à son tour par une cour moscovite. Le 27 décembre, c’est le directeur de l’antenne de Memorial en Carélie Iouri Dmitriev qui était condamné à 15 ans de détention sous prétexte du caractère pornographique de photos prises pour le suivi médical de sa fille handicapée. Agé de 65 ans, Iouri Dmitriev est un des meilleurs spécialistes de l’histoire du Goulag.

Ces sanctions sont alarmantes. Les autorités russes tentent de bloquer l’avancement d’un travail de mémoire indispensable. Identifier les victimes, réhabiliter les condamnés innocents, c’est rendre justice à ces personnes et à leurs familles. Assumer les erreurs et les horreurs commises par le passé, c’est encourager un pays à aller de l’avant. Alexandre Soljenitsyne, Evguénia Guinzbourg, Vassili Grossman entre autres avaient ouvert la voie à la connaissance des exactions commises par l’Etat stalinien. Memorial a poursuivi la tâche avec ses chercheurs, ses bénévoles, ses soutiens en Russie et ailleurs. L’association a rassemblé des archives et des témoignages, mis au jour des charniers, publié d’innombrables études et documents, apportant une contribution essentielle à la connaissance des crimes de masse et, au-delà, de l’histoire universelle.

Le travail salutaire de l’Allemagne

La recherche historique est un moteur puissant pour avancer sur le chemin du pardon et de la réconciliation. En Russie, la tâche est énorme. L’Union soviétique n’avait-elle pas réussi à faire croire durant un demi-siècle que l’Allemagne nazie était responsable du massacre d’officiers polonais à Katyn? Il a fallu attendre Gorbatchev pour qu’elle admette les faits et présente ses excuses, en 1990.

L’URSS n’avait-elle pas réussi à faire croire durant un demi-siècle que l’Allemagne nazie était responsable du massacre d’officiers polonais à Katyn?

L’Allemagne, justement, a effectué un travail salutaire. Affrontant des nostalgiques de l’empire déchu, ses historiens ont participé à un processus autocritique parfois douloureux, comme toute thérapie. Le pays a ainsi pu assumer son passé, réparer des injustices et devenir une démocratie stable, responsable et pacifique. Le Japon a aussi su surmonter ses nostalgies impériales bien qu’il n’ait pas accompli un devoir de mémoire comparable à celui de l’Allemagne, tant s’en faut. A Berlin, à Varsovie, à Kiev, les musées et les mémoriaux ont ouvert des débats favorables à une meilleure assise de la démocratie. Des reculs peuvent certes inquiéter en Pologne ou en Hongrie, mais ces Etats ont connu une alternance démocratique qui permet de garder espoir.

Aujourd’hui, en Russie, des autorités nient les exactions du stalinisme. Des tribunaux prétendent que Memorial constitue un danger. Ils s’appuient sur des lois adoptées depuis 2012 dans la peur infondée d’un Occident hostile. Ces textes obligent chaque organisation non exclusivement russe à se présenter dans toutes ses publications comme agent de l’étranger. Les juges ont beau jeu maintenant de condamner des manquements face à ces exigences. Ils ont également monté en épingle des erreurs commises ici ou là par des historiens de Memorial. Quel chercheur ne se trompe-t-il jamais? Les inexactitudes appellent le débat et la rectification, pas la condamnation à mort.

Pour la Russie, pour la démocratie

L’histoire aide à comprendre le présent par le passé, mais on peut aussi comprendre le passé par le présent, ajoutait l’historien et résistant Marc Bloch. Le présent russe, c’est la liquidation de Memorial et une réécriture de l’histoire dénoncées par la Cour européenne des droits de l’homme et de nombreux gouvernements auxquels la Suisse serait inspirée de se joindre.

En tant qu’historiennes et historiens, nous exprimons notre soutien à nos collègues russes. Nous souhaitons que tous les chercheurs soient libres d’explorer le passé et d’accéder à des archives qui protègent de l’ignorance et de la malveillance. Ne laissons pas étouffer Memorial. Son activité est nécessaire pour la connaissance historique, pour la Russie, pour la démocratie.


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