Opinion

«La Russie a une vision conspirationniste du monde»

OPINION. Lord Robert Skidelsky, député à la Chambre des lords britannique, explique pourquoi Londres ne pouvait pas attendre d’avoir des preuves définitives pour prendre des mesures de rétorsion contre Moscou. Interview

Député à la Chambre des lords britannique, Robert Skidelsky était l’invité il y a quelques jours du Graduate Institute de Genève. Alors que les relations entre Londres et Moscou sont empoisonnées par l’affaire Skripal, ce professeur émérite d’économie politique à l’Université Warwick et fin connaisseur de la Russie – se considérant lui-même comme «pro-russe» – évoque pour Le Temps le rôle du mensonge en politique. 

Le Temps: La Russie parle de nouvelle guerre froide. Qu’en dit-on à Londres?

Robert Skidelsky: La guerre froide a vu s’affronter deux grandes puissances, les Etats-Unis et l’Union soviétique, dans une opposition idéologique. Il n’y a pas d’idéologie dans la situation actuelle. C’est principalement une lutte de pouvoir et d’influence, en particulier au Proche-Orient. 

Le gouvernement britannique ne s’est-il pas un peu trop précipité dans l’affaire Skripal en concluant après quelques jours à une tentative d’assassinat menée par la Russie?

Depuis l’assassinat de Litvinenko, en 2006, le Royaume-Uni a une expérience en la matière. Si vous ne faites rien avant d’avoir établi les faits, vous n’agirez jamais. Il est difficile d’établir les faits, car il y a toujours quantité d’opportunités de distraire les enquêteurs ou de brouiller les cartes. Pour engager une procédure légale, avec un tribunal et un accusé que l’on jugera, il faut des mois. Une fois ce délai passé, plus rien ne se produira.

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On condamne donc sans preuve, on sanctionne sans verdict?

Non. Il y a un modus operandi qui est celui de l’Etat russe. Il y a l’identité de l’agent neurotoxique, qui est d’origine russe. Etait-ce Poutine ou quelque agent hors contrôle? J’aurais attendu un peu plus avant de conclure, mais pas beaucoup plus.

Si vous ne faites rien avant d’avoir établi les faits, vous n’agirez jamais

Jeremy Corbyn, le leader de l’opposition, demande une enquête pour ne pas répéter les erreurs de l’engagement en Irak en 2003. Ne devrait-on pas se montrer plus sceptique envers la version officielle?

Je suis sceptique. Mais je ne suis pas sceptique sur la capacité du pouvoir russe à mentir. C’est très bien démontré. La Russie n’est pas l’unique responsable de la dégradation de nos relations. Mais elle véhicule des théories conspirationnistes et a une vision conspirationniste du monde. Moscou dit en permanence que les accusations contre son protégé syrien par exemple sont inventées par les Britanniques ou les Américains pour susciter la haine de la Russie. Je sais comment fonctionne mon gouvernement. Il n’est pas angélique, mais il n’irait pas tuer des centaines de personnes pour ensuite en faire porter la responsabilité à la Syrie ou la Russie, comme le disent aujourd’hui Moscou ou Damas. Pour juger de l’empoisonnement de Skripal, il faut prendre en considération le fonctionnement des gouvernements.

Comment mettre un terme à cette histoire si les Russes continuent de nier?

Il n’y a pas de voie de sortie claire sinon qu’il faut éviter que cela n’aille plus loin. Les expulsions de diplomates répondent à la logique d’un coup donné, un coup rendu, cela ne m’inquiète pas trop. Ce qui est regrettable est que l’histoire Skripal soit suivie de l’attaque chimique en Syrie. S’il s’agit d’un acte du gouvernement syrien, comme je le crois, la question est de savoir pourquoi le gouvernement russe a aussi peu de contrôle envers un client dont il pourrait s’attendre qu’il fasse ce qu’on lui demande de faire. Comment fonctionne le régime de Bachar el-Assad? Qui le contrôle? Pense-t-il que Poutine n’a d’autre option que de le soutenir? Là aussi, il y a beaucoup de questions.

Ne payez-vous pas aujourd’hui lourdement le prix du mensonge de votre gouvernement en 2003 – ce qui autorise la Russie à retourner les accusations de mensonge contre Londres? Résultat: nous sommes dans une guerre de l’information, de propagande, à laquelle les Russes semblent mieux préparés.

La guerre de l’information est asymétrique. On peut dire que tout le monde ment en politique. La question est alors de savoir comment on s’en sort. La Russie a des médias entièrement sous contrôle. Il n’y a pas de journaux indépendants ayant un tirage significatif. Il n’y a pas de journalisme d’investigation.

A l’inverse, les mensonges sur l’Irak ont été révélés rapidement, car nos sociétés sont ouvertes, les médias sont libres. Il y a un prix à ce mensonge pour nos gouvernements, c’est dissuasif. Dans le cas irakien, on peut se demander dans quelle mesure Tony Blair croyait ses services secrets. Dans quelle mesure ces derniers étaient eux-mêmes convaincus. Blair s’est-il trompé, menti à lui-même? Blair avait une raison de prouver que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive, car il avait besoin du soutien de son parlement. Cette question n’intéressait pas les Etats-Unis, car ils avaient décidé, pour des raisons politiques, d’intervenir.

Poutine ment en matière de politique étrangère. Alors que Trump ment sur sa vie personnelle, sa famille, ses affaires.

Qu’en est-il de l’attaque chimique en Syrie, quelle preuve détenez-vous de la culpabilité de Damas?

Il y a des preuves circonstanciées. Pourquoi a-t-il fallu attendre huit jours avant que les inspecteurs de l’OIAC puissent accéder au site? Pourquoi les Russes imposent-ils leur veto à une résolution au Conseil de sécurité? Cela ressemble à une dissimulation. S’il n’y avait pas ce contexte de la guerre d’Irak, aucune personne sensée ne pourrait penser que c’est une mise en scène organisée par les Britanniques. Quant à l’affaire Skripal, 21 pays ont répondu positivement à ce que Theresa May leur a dit. Font-ils tous partie d’une conspiration?

Qui est le plus grand menteur, entre Trump et Poutine?

Ils mentent à propos de choses différentes. Poutine n’a pas besoin de mentir sur les choses pour lesquelles Trump doit mentir, car il peut les garder secrètes. Personne n’est en capacité d’enquêter sur la vie privée de Poutine ou sur ses affaires financières. Il ment en matière de politique étrangère. Alors que Trump ment sur sa vie personnelle, sa famille, ses affaires.

Vous disiez que nous ne sommes pas dans une nouvelle guerre froide, mais une guerre d’influence. Les démocraties sont bien mal défendues dans cette lutte lorsque leur principal représentant est dirigé par un menteur invétéré…

La foi démocratique va au-delà d’une personne en particulier. Dans une démocratie, il faut croire aux mécanismes de correction qui n’existent pas dans un système autoritaire. Ils vont fonctionner tôt ou tard. Si on n’y croit plus, il n’y a plus de différence morale entre les deux systèmes. C’est une question: nos systèmes correctifs sont-ils encore suffisamment solides pour éviter qu’un dirigeant démocratique s’empare de tout? Il est trop tôt pour le dire. Nous avons pas mal de mauvais dirigeants en ce moment: à la Maison-Blanche, en Europe avec Orban qui émascule les mécanismes de correction. Mais je ne crois pas que nous soyons à la veille d’une période fasciste.

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