Opinion

Rwanda: le génocide le plus jugé de l’histoire

OPINION. Au cours des vingt-cinq années qui ont suivi le génocide des Tutsis du Rwanda, qui a causé la mort d’environ 800 000 personnes entre avril et juillet 1994, le Rwanda a renversé deux idées reçues: qu’on ne pouvait appliquer une justice de masse après un crime de masse, et qu’un pays pauvre ne pouvait s’offrir des réparations, relève Thierry Cruvellier, de la Fondation Hirondelle

La Suisse a été récemment pointée du doigt pour les maigres résultats enregistrés par son unité pour les crimes de guerre, chargée de poursuivre et juger les suspects de crimes internationaux, comme les crimes contre l’humanité et le génocide. Pourtant, en avril 1999, lorsque le tribunal militaire de Lausanne condamne un ancien maire rwandais, la justice suisse fait œuvre pionnière. Elle est la première – hors du Rwanda et du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR, créé par l’ONU) – à faire condamner un homme accusé d’avoir participé au génocide des Tutsis du Rwanda, perpétré cinq ans plus tôt.

Entre avril et juillet 1994, entre 500 000 et un million de personnes, selon les estimations, ont péri au Rwanda. Le crime commis contre les Tutsis constitue le troisième génocide du XXe siècle ayant été officiellement reconnu. Quand il y est mis fin, avec la prise du pouvoir par le mouvement rebelle du Front patriotique rwandais (FPR), la justice rwandaise est exsangue. Beaucoup de magistrats ont été tués, d’autres sont partis en exil. Il n’y a plus qu’une poignée de juristes, plus de police judiciaire, et en quelques semaines cachots communaux et prisons infâmes débordent de dizaines de milliers de personnes accusées d’avoir participé au génocide.

Les tribunaux gacaca

Pourtant, d’emblée, la volonté des nouvelles autorités est clairement affirmée: justice doit être faite. Dans un premier temps, le Rwanda parvient à juger quelque 9000 individus devant ses cours ordinaires. Mais la tâche apparaît insurmontable. Il lui faudrait cent ans pour juger les 140 000 prisonniers que le Comité international de la Croix-Rouge recense dans les centres de détention. Le gouvernement instaure alors les tribunaux gacaca, inspirés de la tradition et complètement réinterprétés pour accomplir l’impossible: ne laisser personne échapper à ses responsabilités, quelles qu’elles soient. Plus de douze mille lieux de justice sont créés sur les collines rwandaises. Des «personnes intègres» sont élues par les communautés pour rendre justice au milieu d’elles. Entre 2005 et 2012, plus d’un million de personnes sont ainsi jugées. Jamais entreprise judiciaire de cette ampleur n’avait été conduite. Jamais nation n’avait ainsi défié une idée fermement ancrée dans l’esprit de tous: qu’il ne saurait y avoir justice de masse après un crime de masse.

Entre 2005 et 2012, plus d’un million de personnes sont jugées. Jamais entreprise judiciaire de cette ampleur n’avait été conduite

Le Rwanda démontre le contraire et établit un précédent historique. Sans surprise, l’entreprise s’est accompagnée de son lot de procès inéquitables, de fausses accusations, d’intimidation de témoins, de détournements à des fins politiques ou pour régler des comptes personnels. Elle a également été une immense source de souffrances et de traumatismes renouvelés pour les rescapés. Et elle n’a pas touché aux autres crimes commis par les forces du FPR.

Mais elle a fait du génocide des Tutsis le plus jugé de l’histoire. Un effort judiciaire auquel, par ailleurs, se sont modestement associés une variété remarquable de tribunaux. Le TPIR de l’ONU a jugé 75 hauts responsables rwandais en vingt et un ans d’activité. Une dizaine de pays, dont la Suisse, en ont jugé 22 autres à ce jour. Et le travail continue. Les gacaca et le TPIR ont fermé mais quelques procès continuent de se tenir au Rwanda, au gré notamment des renvois de suspects par des pays tiers. La Belgique et la France se préparent à de nouveaux procès.

Programme de réparation

Ce n’est pas la seule innovation du Rwanda. Il a aussi égratigné une seconde grande idée reçue: celle qu’il faudrait être un pays riche pour organiser un programme de réparations après un crime de masse. Rapidement l’Etat rwandais a décidé de verser chaque année 6% de ses recettes internes à un Fonds d’assistance aux rescapés du génocide. Puis il a ordonné que chaque salarié du secteur public ou privé y contribue, à hauteur de 1% de son salaire brut.

Selon un bilan dressé en juin 2018, après vingt ans d’exercice, le Fonds a ainsi payé 19,3 millions d’euros en soins médicaux, soutenu l’accès à l’éducation de près de 110 000 enfants et orphelins, construit quelque 45 000 logements. Pour un montant total de 270 millions d’euros. Là encore, les critiques n’ont pas manqué: malversations, maisons mal construites, corruption dans la sélection des bénéficiaires – plus de 17 000 cas de tricherie ont été officiellement recensés.

Mais en tordant le cou à deux croyances qui semblaient être des certitudes – l’impossibilité d’une justice de masse et celle de réparer quand l’Etat est désargenté –, le Rwanda n’a pas laissé que le crime des crimes en héritage. Il est, comme le dit l’auteur américain Philip Gourevitch dans un entretien à JusticeInfo.net (qui consacre un dossier spécial aux 25es commémorations du génocide), «allé plus loin et plus vite que la plupart des autres pays pour y faire face. Peut-être que cela se révélera trop loin ou trop rapide, ou les deux, ou peut-être que cela nous surprendra à nouveau d’une autre manière, pour le meilleur ou pour le pire. Mais cela le rend fascinant.»


Thierry Cruvellier est rédacteur en chef de JusticeInfo.net, média en ligne de la Fondation Hirondelle sur l’actualité de la justice.

Publicité