Avril 1994, il y a tout juste six ans. Dans tout le Rwanda, la garde nationale et les milices Interahamwe font la chasse aux Tutsis. Des hommes, des femmes et des enfants cherchent un refuge pour échapper aux massacres. Plusieurs centaines d'entre eux décident de se cacher chez les Frères belges de la Charité, qui tiennent à Ndera l'unique hôpital psychiatrique du pays. Dans les jours qui suivent, toutefois, les forces de l'ONU quittent le pays en abandonnant les Tutsis à leur sort et les Belges évacuent leurs ressortissants, dont les Frères. Les réfugiés de l'hôpital supplient les soldats de les aider à sortir de l'enceinte pour aller se cacher plus loin. Ils resteront et seront massacrés jusqu'au dernier, avec tous les patients. Le psychiatre rwandais Naasson Munyandamutsa était en Suisse au moment des faits. Dès la chute du gouvernement génocidaire, en juillet, il est retourné à Kigali pour y rechercher les membres de sa famille. Il n'a retrouvé personne. Mais il s'est rendu à l'hôpital, où il avait travaillé entre 1986 et 1988: «Je me rappelle que, jusqu'à 1 mètre du sol, on ne voyait pas d'impacts de balles. Au-dessus, les murs étaient criblés. La limite, m'a-t-on expliqué, était celle du tas de cadavres qui avait absorbé les tirs...»

Des images comme celle-ci hantent aujourd'hui à peu près tous les Rwandais. Pour gérer ce traumatisme national, le pays ne peut compter sur aucun psychiatre - aucun n'a survécu au génocide. Il a donc fallu reconstruire et cela s'est fait avec l'aide de l'Aide humanitaire suisse et du département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève. Au terme d'une première mission d'évaluation, le docteur Munyandamutsa a été détaché de Belle-Idée pour deux ans en compagnie d'un infirmier, Raymond Porchet. Aujourd'hui, l'Hôpital de Ndera a retrouvé sa fonction première. Un centre de consultation ambulatoire a été ouvert parallèlement. Le but de ces deux institutions est d'accueillir les patients à Kigali, certes, mais aussi de former des soignants de tous les hôpitaux et dispensaires du pays pour leur permettre d'assurer des soins psychiatriques de base.

La souffrance psychique des survivants s'exprime souvent par un symptôme somatique: «Lorsqu'un survivant ne trouve pas autour de lui le soutien nécessaire et qu'il a besoin d'une aide médicale, il vient avec une carte postale que le médecin peut comprendre: il a mal à la tête, à l'estomac, au dos, il a des insomnies...» Pour d'autres, la souffrance est tout simplement trop forte: «On voit alors des comportements étonnants qu'on ne connaît plus ici en Suisse. Des gens qui ne peuvent plus parler, qui doivent courir partout pour échapper à leurs terreurs, qui ont des crises qui ressemblent à des crises d'épilepsie mais n'en sont pas....» Ces dernières sont si fréquentes qu'une des rares dépenses consenties pour équiper le centre psychiatrique ambulatoire de Kigali est un électroencéphalographe, histoire de trier les vrais épileptiques des autres.

Que faire pour soulager ces souffrances? «Traditionnellement, chez nous, lorsqu'une personne se met à montrer un comportement aberrant, on considère que c'est tout son groupe – sa famille, son village – qui a un problème. Et c'est tout le groupe qui se réunit avec le praticien traditionnel et cherche une solution.» Faute de pouvoir reconstituer ce groupe de base, souvent détruit, on constitue des groupes de survivants. Le groupe n'est pas seulement plus économique que la thérapie individuelle. Il offre un soutien indispensable pour raviver certaines souffrances emmurées. «Face à des événements indicibles les gens arrêtent de penser et se replient sur eux-mêmes. Et, après, ils ne comprennent plus rien. Le seul moyen de les aider, c'est de retrouver avec eux le sens de ce qui leur arrive au travers de leur histoire. En groupe, ils se sentent protégés, entourés, et ils peuvent se lâcher. C'est un milieu protégé où on est autorisé à crier, à pleurer, à devenir fou....»

Dans le groupe, les patients aident d'autres patients. Mais, même dans le tête-à-tête thérapeutique entre un médecin et un patient, on évoque une expérience traumatique partagée: «Lorsque j'entends certains récits, ils résonnent forcément en moi. Pendant le génocide, j'étais à l'abri à Genève avec ma femme et mon fils et je n'ai pas assisté personnellement aux massacres mais j'ai perdu mon père, ma mère, mes frères sauf un seul, mes sœurs, mes oncles et tantes... A chaque fois, je pense à eux, à ce que je sais de la façon dont ils sont morts.» Cette émotion ne peut pas être niée, autant l'utiliser. Le docteur Munyandamutsa parle beaucoup à ses patients. «Dans mon enfance, nous étions un peuple de récits et de contes. Lorsque j'allais dans un village voisin rendre visite à une tante ou à un oncle, je savais que je devais rapporter un conte. Et, le soir, tout le monde venait l'écouter; on pouvait parler des heures. Dans les années qui ont précédé le génocide, nous avons appris la terreur et le silence. On se tait aujourd'hui au Rwanda, parce qu'on a dû se taire pour survivre et aussi parce qu'il faut bien continuer à vivre ensemble et que, pour vivre ensemble, certaines choses ne sont pas bonnes à dire. Mais, pour les survivants, parler peut être une stratégie vitale pour se défendre contre une douleur innommable. Lorsqu'ils n'y arrivent pas, je les écoute et avec les bribes qu'ils me livrent, je fais toute une histoire....»

Mettre en mots ce que les patients disent avec leurs corps, c'est en somme revenir aux sources de la psychanalyse – et aussi renouer avec les pratiques des praticiens traditionnels de la médecine africaine. Naasson Munyandamutsa est convaincu que les médecins doivent apprendre à collaborer avec eux. Il a fait un premier pas en organisant un symposium mixte où l'on a discuté de cas ensemble: «Il y avait des points communs dans nos approches», commente-t-il. Lorsque son contrat à Genève prendra fin, Naasson Munyandamutsa a décidé de retourner au Rwanda. Parce qu'on y a besoin de médecins formés. Et malgré la peur, ravivée à chaque soubresaut politique, qui est le lot de tous les survivants du génocide.

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