Au cœur des ténèbres… Si Joseph Conrad, plutôt que s’enfoncer dans le Congo des Belges, avait pu s’aventurer dans le Rwanda des Suisses, il aurait écrit les mêmes mots: «L’horreur! L’horreur!» Un roman vraiment noir, qu’un vieux monsieur en cavale nous force à revisiter. Car si Félicien Kabuga, qui vient d’être arrêté près de Paris, a pu échapper pendant un quart de siècle aux juges qui le poursuivaient pour génocide, il le doit à la Suisse.

C’était l’été 94. Le Rwanda sortait à peine, ensanglanté, des effrayants massacres qui avaient ravagé le pays et tétanisé le monde depuis avril. Le régime des tueurs s’effondrait sous les coups d’un Front patriotique, et ses chefs prenaient la fuite. Kabuga, riche soutien du système, lié par deux mariages au président Juvénal Habyarimana, propagandiste de la haine, importateur en gros de machettes pour armer les assassins, était l’un d’eux. Grâce à un gendre, diplomate espion à Berne et ami d’un haut fonctionnaire fédéral, il avait obtenu sans peine un visa suisse pour lui et sa nombreuse famille. Ça s’est su et ce fut un beau scandale. Deux conseillers fédéraux, Kaspar Villiger et Flavio Cotti, s’écharpaient en public – pour la galerie. Le Rwandais put s’envoler, expulsé, hors de portée des juges.

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Soulagement. Car avec Kabuga dans la place, le débat sur l’intimité de la Suisse avec le petit pays d’Afrique risquait de déborder dangereusement, loin de la légende. Et trop près de la fable tragique: celle d’une entreprise qui avait tous les atours de la générosité, d’une bonne volonté désintéressée, mais qui avançait, trop naïve et ignorante, à l’aveugle vers une catastrophe.

Puissant homme en soutane

Quinze ans après la guerre mondiale, la Suisse cherchait à se refaire une réputation, pour farder un peu son image de neutre égoïste et calfeutré aux fréquentations ambiguës. Elle avait besoin d’une plateforme pour montrer ses compétences, d’une vitrine pour afficher son utilité internationale, auprès de moins fortunés. Le petit Rwanda enclavé, avec ses lacs, sa topographie tourmentée, semblait une sœur intéressante. Dès le début des années 60, les expats de la coopération au développement s’y sont dépensés sans compter: projets forestiers et agricoles, création d’un réseau bancaire sur le modèle des caisses Raiffeisen, sauvetage et relance d’une coopérative, Trafipro, rappelant les camions de la Migros sillonnant les campagnes… Au total, au fil des ans, la Suisse a mis un demi-milliard au pot. En plus, comme le président de la jeune république indépendante avait besoin d’avis informés, on lui a envoyé des conseillers, payés par la Confédération; six se sont succédé au palais jusqu’en 1993. Le régime était un peu autoritaire, et franchement dictatorial après un coup d’Etat en 1973; mais lequel alors, en Afrique, ne l’était pas…

Et puis la Suisse avait été d’une certaine manière introduite dans le pays des Mille Collines par un homme au-dessus de tout soupçon: Mgr André Perraudin, évêque et bientôt archevêque, Valaisan de Bagnes installé au Rwanda depuis l’immédiat après-guerre. Un personnage influent: le premier président après l’indépendance, Grégoire Kayibanda, avait été son collaborateur.

Mais avec ce puissant homme en soutane, on arrive de l’autre côté de la fable, le côté obscur. Au début de 1959, dans une lettre pastorale lue partout, Mgr Perraudin avait donné sa vision politique du pays d’adoption: «Dans notre Rwanda, les inégalités sociales sont pour une grande partie liées aux différences de races: les richesses, le pouvoir politique et même judiciaire sont en proportion considérable entre les mains d’une même race.» Il désignait, sans les nommer, les tutsis. Quelques mois plus tard, les hutus majoritaires se soulevaient contre leurs «oppresseurs» désignés et s’emparaient pour longtemps du pouvoir.

Un peuple qu’on aide à se libérer

Sept ans plus tard, la télévision romande a réalisé un reportage sur le Valaisan et ses œuvres, faisant sienne sa vision. «Ces gens ont été longtemps sous la domination des tutsis. Ils se sont débarrassés de cette tutelle, et ils font l’apprentissage de la démocratie», récitait le journaliste. On ne peut pas dire que le monseigneur ait été un adepte de la théologie de la libération, mais le credo avait un petit air progressiste, et la coopération suisse se développait dans ce décor: un peuple qu’on aide à se libérer.

Pendant ce temps, l’entreprise suisse et ses projets se développait, comme indifférente à la tornade qui s’était formée

C’était folie. Il n’y a pas de races au Rwanda, mais trois clans, principalement les hutus et les tutsis, qui ont la même langue, la même religion d’origine, la même terre. Ces clans – presque des castes, mais poreuses, par échanges et mariages – étaient déterminés par les fonctions: les éleveurs, propriétaires de troupeaux (tutsis) et les cultivateurs (hutus). Le colonisateur, allemand puis belge, a figé cette structure à son profit, inventant les races, les inscrivant sur les papiers d’identité, s’appuyant – comme ailleurs – sur la minorité (tutsie) pour exercer sa domination. Jusqu’à la fin des années 50. A ce moment-là, comprenant l’instabilité dangereuse de cette combinaison, le suzerain belge a changé de favori et a encouragé la révolte des hutus, réalisant d’une certaine manière le programme lu en chaire par l’archevêque.

Apprentissage de la démocratie? Sous le nouveau pouvoir hutu en marche vers l’indépendance, une hiérarchie politico-militaire s’est mise en place avec l’aide de conseillers belges et français qui avaient appris dans les guerres coloniales (en Indochine par exemple) le combat asymétrique et le contrôle des populations. Et le changement de domination a commencé dans des massacres: chasse au tutsi et fuite vers les pays voisins (Burundi, Congo, Ouganda) des anciens favoris du pouvoir colonial. Et ça a continué, par flambées plus ou moins graves, jusqu’à la fin des années 80. Juvénal Habyarimana, après 1973, a encore durci le régime (parti unique, milices), au fur et à mesure que les tutsis, expulsés par centaines de milliers, s’organisaient pour un retour et une revanche; ils sont revenus en 1990, par la frontière ougandaise, et une guerre civile a commencé. «L’horreur!»

Un gouvernement de tueurs

Pendant ce temps, l’entreprise suisse et ses projets se développait, comme indifférente à la tornade qui s’était formée. Le dernier conseiller de Juvénal Habyarimana, Charles Jeanneret, continuait de dire en pleine tourmente que le pays avait un bon président, et qu’il voyait l’avenir avec optimisme. Il a fini par partir en 1993.

L’année d’après, au moment de l’assassinat du bon président, tout l’appareil politico-militiaire qu’il avait mis en place s’est déchaîné pour tenter de se débarrasser une fois pour toutes des tutsis. Un gouvernement de tueurs a succédé à Habyarimana. Son premier ministre, Jean Kambanda, était un directeur du réseau bancaire mis en place par la coopération suisse.

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Quand tout s’est effondré, quelques massacreurs, dont Félicien Kabuga, ont pensé que notre pays était pour eux un refuge sûr. Au Rwanda, il ne restait presque rien de tout ce que la Suisse avait tenté de construire. Une délégation est allée mesurer l’ampleur du désastre. L’ambassadeur Hans Peter Erismann la conduisait. Devant les caméras, il n’a fait que ce commentaire: «La Suisse a pris quelques gifles…» Pas grave. L’autre petit pays enclavé, lui, était couvert de sang et de ténèbres.