«Djokovic refoulé à la frontière australienne, la Serbie voit rouge», titre ce jeudi matin Courrier international. Et accepte très mal le sort réservé au numéro un mondial de tennis. Celui-ci conteste en justice la décision des autorités australiennes d’annuler son visa et de l’expulser du pays. Et en attendant, il est retenu par les services d’immigration à Melbourne depuis son arrivée mercredi soir dans l’intention de participer à l’Open d’Australie. Résultat, «ce rocambolesque voyage down under provoque un incident diplomatique»: le président de la Serbie, Aleksandar Vucic, accuse le pays des antipodes de «mauvais traitement» envers le champion.

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Tout cela «faute d’un statut vaccinal en règle»… De quelque chose qui semble élémentaire, dans le fond. Mais si la décision suscite «la colère de Belgrade, […] le sort du champion serbe n’émeut guère la presse internationale», car lui se distingue par une attitude très discutable aux yeux de beaucoup d’observateurs. Son mutisme, en particulier, ne facilite pas le démêlage de «l’écheveau du processus administratif ayant abouti à cette décision». Mais le quotidien australien The Age assure que «le joueur ne remplissait pas les conditions pour échapper à la quarantaine imposée à l’arrivée aux personnes non vaccinées contre le Covid-19».

Il «s’était pourtant targué, avant son départ, de bénéficier d’une exemption médicale», accordée par les organisateurs de l’Open et les autorités de l’Etat de Victoria qui accueille le tournoi, «exemption qui [a] provoqué mercredi la fureur des Australiens et de leur premier ministre, Scott Morrison. [Car] l’entrée sur le territoire australien est in fine du ressort des autorités fédérales, et celles-ci avaient informé dès novembre les organisateurs de l’Open que Djokovic ne remplissait pas les critères pour échapper à la quarantaine», selon les documents publiés jeudi par The Age:

Une intelligente manœuvre politique

Tollé, donc, dans l’opinion publique, face à cette embrouille, dont on peut difficilement croire qu’elle n’ait pas constitué une brèche dans laquelle le Serbe s’est engouffré. Et largement de quoi faire sortir Morrison de ses gonds, qui dit: «Hors de question, on ne peut pas autoriser cela», décrypte L’Equipe. Ce «politicien intelligent» a dit que «si les papiers de Djokovic n’étaient pas en règle, il pouvait repartir par le premier avion, que ça n’avait aucune importance». «Rarissime», ce genre-là… Mais aussi une occasion politique de plaire à son électorat dans un pays où les conditions ont été très rudes ces derniers mois pour la population face à la pandémie.

«Selon de multiples sources, le numéro un mondial avait demandé une exemption au motif qu’il avait contracté le Covid-19 au cours des six derniers mois», explique le quotidien de Melbourne. Mais dans la lettre ci-dessus, envoyée le 18 novembre à la direction du tournoi, le Département australien de la Santé stipulait que «les personnes qui ont contracté le Covid-19 par le passé et n’ont pas reçu de dose de vaccin ne sont pas considérées comme entièrement vaccinées» et ne peuvent se soustraire à la quarantaine, «quand bien même elles auraient reçu des exemptions vaccinales à l’étranger». Boum. Et de quoi déclencher les pires sarcasmes:

Alors, «après avoir plaidé son cas en vain auprès de la police aux frontières, durant huit heures de détention», Djokovic a décidé de faire appel de la décision, rapporte le Sydney Morning Herald. «Mais il pourrait être contraint de quitter Melbourne dès jeudi soir», estime le quotidien. En attendant la décision finale des autorités, le joueur a été placé en quarantaine dans un établissement fédéral à Melbourne. Et en attendant aussi, le Guardian livre une synthèse remarquable de ce sac de nœuds, que certains voyaient «comme une victoire de Djokovic sur le gouvernement australien», écrit LeMatin.ch, alors que «d’autres parlent plutôt d’un traitement de faveur sorti de nulle part. L’exemption médicale […] fait couler beaucoup d’encre.»

Pourquoi une exception?

«Plus que le joueur, c’est véritablement la personne et ce qu’elle représente qui dérange une frange de la population. Novak Djokovic ne l’a jamais caché: il n’est pas favorable aux vaccins et dit préférer les solutions naturelles.» Voilà donc pourquoi, étrangement, la décision faussement qualifiée d'«extraordinaire» de Canberra a provoqué la colère du président serbe, lequel «s’est entretenu avec le champion pendant sa détention et a exigé qu’il soit mis fin immédiatement au harcèlement du meilleur joueur de tennis au monde», rapporte l’agence de presse Reuters. Tonnant qu'«en accord avec […] la loi internationale, la Serbie va se battre pour Novak, pour la vérité et pour la justice». Alors que sur les réseaux, on en rit beaucoup, jusqu’à mettre Federer et Nadal dans le coup:

Car «ce qui est bien avec le prénom et le nom du No 1 mondial non vacciné contre le covid, s’en amuse la Tribune de Genève, c’est qu’il se prête à de nombreux jeux de mots. Et à ce petit jeu-là, justement, les médias anglophones ne sont jamais les derniers. Les Australiens du Courier Mail ont été les premiers à dégainer un «You must be djoking», qui veut dire «Vous devez plaisanter», en y ajoutant une référence au joueur serbe. En Angleterre, Metro y est allé d’un excellent «Novax, no problem», qui se passe volontiers de traduction»:

Mais pourquoi y aurait-il une exception, dans le fond? Pour Belgrade et son enfant prodige, l’enjeu est en réalité avant tout sportif: Djokovic «espérait décrocher à Melbourne – son tournoi fétiche – un 21e titre de Grand Chelem, et ainsi dépasser Rafael Nadal et Roger Federer», tous deux titulaires de 20 titres. Ce n’est pas un argument suffisant pour USA Today, lequel estime que le joueur «ne peut s’en prendre qu’à lui-même». «En dernière analyse du jour le plus bizarre de l’histoire moderne du tennis, il y a une conclusion évidente qui doit être formulée d’emblée»:

Rien de tout cela ne serait arrivé si Novak Djokovic s’était simplement fait vacciner.

«Ce n’était pas beaucoup demander», poursuit le quotidien américain. «Quand votre boulot, c’est de voyager à travers le monde pour jouer au tennis en pleine pandémie, en naviguant entre les règlements de plusieurs pays, c’était la garantie d’éviter tout type de problèmes.» Sans compter qu’il «serait surtout temps», pour la Deutsche Welle, que le tennisman soit «transparent sur son statut immunitaire»: «A moins qu’il soit capable de donner une raison légitime pour réclamer une exemption qui provoque frustration, angoisse et colère auprès des fans de tennis et du grand public, son statut d’être humain décent» n’est plus assuré.

«Un crachat dans la face»

La polémique enfle donc en Australie. Elle constitue rien de moins qu'«un crachat dans la face de tout habitant de l’Etat de Victoria et de tout Australien», a lancé l’ancien tennisman et aujourd’hui commentateur à la télévision Sam Groth, dans une tribune publiée par le quotidien Herald Sun de Melbourne, cité par Le Monde. «Vous voulez dire que vous avez une exemption, mais vous ne voulez pas dire pourquoi? C’est d’une dégoûtante hypocrisie», a-t-il ajouté.

Aux dernières nouvelles, cependant, Djokovic ne sera pas expulsé d’Australie avant lundi. Il a temporairement obtenu gain de cause.


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