Nouvelles frontières

Le sacrifice européen des sociaux-démocrates allemands

L’ouverture de discussions avec Angela Merkel en vue de la reconduction d’une grande coalition CDU/CSU/SPD divise les sociaux-démocrates allemands. Pas étonnant, ce qui ressemble à un suicide politique se fait au nom d’un idéal supérieur

L’Allemagne semble repartie pour une GroKo (Grosse Koalition), cette grande alliance gauche-droite aujourd’hui plébiscitée par une majorité de la population. Certains loueront le génie politique d’Angela Merkel, qui pourrait s’assurer ainsi un quatrième mandat d’affilée à la tête de la première puissance économique du continent. La réalité est moins glorieuse: après une performance décevante de son parti, la CDU, aux législatives, la chancelière a échoué dans ses négociations avec les libéraux et les Verts en vue de former un gouvernement tricolore dit «Jamaïque» (noir-jaune-vert). Si elle évite en définitive le naufrage – ce qui n’est pas encore fait –, elle le devra à l’aile «européiste» du Parti social-démocrate allemand, le SPD.

Eviter à tout prix de nouvelles élections

Après le refus des libéraux de transiger, qui a mis un terme aux négociations gouvernementales, Angela Merkel voulait à tout prix éviter la perspective de nouvelles élections. Un retour aux urnes comporte en effet un risque majeur: le renforcement du parti national-populiste AfD (Alternative für Deutschland), qui avait obtenu 13% des voix en septembre, et dont le programme s’est encore droitisé lors d’un récent congrès. Pour écarter ce scénario, la chancelière sortante s’est appuyée sur deux figures du SPD. Frank-Walter Steinmeier, tout d’abord, son ancien ministre des Affaires étrangères, à qui elle avait offert la présidence de l’Etat fédéral. Celui-ci l’a soutenue dans sa démarche pour lancer de nouvelles négociations, c’est-à-dire avec son propre parti.

Le vampire Merkel

Angela Merkel a ensuite pu compter sur la compréhension de Martin Schulz. Chef du SPD depuis janvier, il a été humilié lors des législatives, son parti obtenant son plus faible score depuis la Deuxième Guerre mondiale. Il était exclu dans ces conditions de poursuivre une Grande Coalition qui a si bien servi Angela Merkel – et l’Allemagne – mais dont les socialistes ne récoltent aucun fruit électoral. La donne change toutefois après l’échec d’une «coalition Jamaïque». Le SPD sera-t-il le parti qui prolongera l’instabilité, ou pire favorisera l’ascension de l’AfD, en refusant la main tendue d’Angela Merkel? Pour Martin Schulz, la réponse est claire: le SPD doit négocier, au nom de l’Europe.

Que restera-t-il du SPD au terme d’une nouvelle cohabitation de quatre ans avec le vampire Merkel?

Pour la base du parti et la plus jeune génération, il s’agit plutôt d’un suicide politique. Que restera-t-il du SPD au terme d’une nouvelle cohabitation de quatre ans avec le vampire Merkel, la chancelière qui s’accommode de la social-démocratie tout en la vidant de ses forces vives? Si l’on évite peut-être un renforcement de l’extrême droite à court terme au parlement, on risque bel et bien de lui ouvrir un boulevard dans quatre ans vers les sommets du pouvoir, faute d’une opposition de gauche revigorée.

Schulz avec Macron

Pour Martin Schulz, ces calculs n’ont plus lieu d’être. L’ancien président du Parlement européen est sans doute l’une des personnalités politiques allemandes les plus au fait des dangers qui menacent l’Union européenne aujourd’hui. Lors du congrès du SPD, jeudi, qui a ouvert la voie à des discussions avec Angela Merkel, il s’est lancé dans un plaidoyer pour des «Etats-Unis d’Europe» en 2025, profitant de l’effet Macron afin de lancer les réformes nécessaires. Il demande en quelque sorte à son parti de se sacrifier au nom de l’idéal supérieur européen. S’il réussit son pari, l’Allemagne et la France seront dirigés par des gouvernements élus sur une plateforme clairement pro-européenne. Une situation inédite. Avec l’horizon d’un Brexit apaisé qui se dégage, tout redeviendrait possible pour le moteur franco-allemand de l’Europe.

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