Opinions

Saddam Hussein, en héros de l'islam

Alors que l'ancien président irakien s'apprête à comparaître devant ses juges, une série de portraits acquis il y a des années dans les bazars du Pakistan et de l'Inde par les ethnologues Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont présente un dictateur adulé par les foules.

En ce 15 janvier 1991, le bazar de Karachi, au Pakistan, est en pleine effervescence. Des jeunes hommes défilent en scandant «Mort à l'Amérique» et jettent des pierres contre la façade du consulat des Etats-Unis, tout proche du Sind Club où nous sommes descendus. A 2000 kilomètres de là, une coalition internationale menée par Washington s'apprête à bombarder l'Irak pour libérer le Koweït. Et nombre de Pakistanais ont pris fait et cause pour Bagdad.

L'offensive est toute proche. Fin novembre 1990, le Conseil de sécurité a voté la résolution numéro 12, autorisant le recours à la force contre l'Irak si son armée ne se retirait pas du Koweït, et a fixé un délai au... 15 janvier.

Nous nous risquons dans la vieille ville où la plupart des boutiques sont fermées. Seuls continuent à travailler des vendeurs de «posters» religieux et politiques, qui proposent leur marchandise sur les trottoirs. Les images les plus demandées sont celles du président irakien Saddam Hussein, extrêmement populaire au Pakistan.

Certes les gouvernements d'Islamabad et d'autres pays musulmans tels l'Égypte ou la Syrie soutiennent les Etats-Unis, mais les populations dans leur ensemble sont partisanes de l'Irak. D'où le nombre et la variété des portraits de Saddam Hussein. Et leur succès: les habitants de Karachi se les arrachent. Pour eux, le maître de Bagdad, qui ose défier la puissante Amérique, fait figure de porte-drapeau de l'islam face à l'Occident chrétien.

Les portraits multiples et leurs variantes, dus au talent de graphistes pakistanais, sont des images composites faites d'assemblages de motifs divers. Autour de la personne du héros sont disposés les éléments d'un décor religieux ou guerrier. Ces images combinent photographies retouchées, dessins, éléments décoratifs et calligraphies. Elles sont surtout chargées d'une redondance de symboles faisant appel aux valeurs de la force guerrière et de la piété islamique.

Ces représentations suivent une séquence temporelle et thématique qui se précise au fur et à mesure que la tension devient plus forte: de Saddam Hussein chef d'Etat laïc au soldat en prière, dont la tête se détache sur fond de mihrab (la niche indiquant la position de La Mecque) et dont les mains tiennent le Dôme du Rocher de Jérusalem, signe que la cause des Palestiniens et celle du président irakien sont inséparables.

Saddam est la clé de la reconquête de Jérusalem et de la Palestine. Le leader en prière est, sur certaines images, entouré d'armes lourdes, symboles de puissance. En réalité, les blindés et les avions sont ceux de l'armée pakistanaise; seul le drapeau est irakien.

Enfin, l'image la plus remarquable est reprise, jusque dans le détail, du tableau «Bonaparte franchissant les Alpes» par Louis David et peint en 1801-1802. Le nom «Bonaparte» gravé sur un rocher a été supprimé. Dans ce calque de David, Saddam a emprunté à Bonaparte le cheval blanc capturé à la bataille d'Aboukir (celle de 1799), animal que le futur empereur appellera «le Marengo» à la suite d'une autre victoire, remportée en juin 1800 au cours de la campagne d'Italie. Saddam tient le drapeau vert sur lequel on peut lire «Allah Akbar», Dieu est grand. A côté, une inscription énonce: «Tu es l'ombre de Dieu / Et tu brandis le drapeau de l'unité / Ô moudjahid / Voici venu le temps de la profession de foi».

Au bazar de Karachi, les marchands d'images sont un peu surpris de voir un couple d'Européens acheter des portraits de «l'ennemi de l'Occident». «Pourquoi les voulez-vous? Ce n'est pas votre frère!», demandent-ils, avant de nous les vendre. Nous quittons le pays le 16 janvier au soir. Le 17 se déclenche l'opération «Tempête du désert».

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