De tout son être, c’est son regard qui marque le plus le spectateur. Sous une frange rebelle, elle lance un regard défiant, fier, presque amusé à son interlocuteur. Ses mains sont dans ses poches et elle porte une rose de tissu cousue sur son blouson en jean. Saffiyah Khan est Anglaise, d’origine pakistanaise et bosniaque. L’homme furieux qu’elle dévisage calmement s’appelle Ian Crossland et c'est un des leaders du mouvement d’extrême droite «English Defence League» (EDL), connu pour ses positions islamophobes. C’était à Birmingham, le 8 avril, pendant une manifestation de l’EDL. La jeune femme était venue observer la manifestation afin de soutenir les «personnes qu’ils harcèlent et agressent», a-t-elle par la suite expliqué au site anglais BuzzFeed.

Immortalisée par le photographe de l’agence Press Association Joe Giddens, la scène illustre le fossé existant entre les Britanniques de gauche et une extrême droite nationaliste qui rallie de plus en plus d’adhérents. Depuis ce week-end, l’image devenue virale a été partagée des milliers de fois sur les réseaux.

Une centaine de personnes ont participé à la manifestation d’extrême droite qui a elle-même été condamnée par le parti travailliste, les libéraux démocrates et les conservateurs du conseil municipal de la ville. Une des premières internautes à avoir tweeté l’image est d’ailleurs députée travailliste de la circonscription. Samedi, Jess Phillips s’est empressée de féliciter la jeune «Brummy» pour son courage en questionnant la tweetosphère: «Qui semble avoir le plus de pouvoir ici, la vraie habitante de Bimingham à gauche ou l’EDL qui a migré dans notre ville pour la journée et ne parvient pas à s’intégrer.»

Si Saffiyah Khan s’est interposée face aux manifestants, c’était, a-t-elle raconté à la BBC, pour protéger une femme en hijab qui, après avoir crié le mot «Islamophobes!» à l’encontre des partisans de l’EDL s’est retrouvée encerclée par un groupe d’une vingtaine d’hommes rejoignant la manifestation. «Je n’aime pas voir les gens se faire agresser dans ma ville» a expliqué Saffiyah Khan, en précisant aussi ne pas avoir été intimidée pour un sou.

Sur Twitter, le journaliste et présentateur TV Piers Morgan a qualifié cette image de «photo de la semaine».

Elle avait déjà fait de Saffiyah Khan une héroïne, mais dans l’extrait d’une interview télévisée reprise par le Sun, la jeune femme lâche la phrase qui confirmera son statut d’ange pacifique: «Parfois, il vaut mieux sourire plutôt que crier.» Puis elle ajoute, «c’est un message bien plus puissant.»

Le succès du cliché sur la Toile lui donne raison. Il rappelle celui d'autres photos capturées aussi lors de manifestation représentant une femme face à une masse menaçante. On pense à l’image de Jonathan Bachman primée par le World Press Photo 2017 qui montre une habitante de Bâton-Rouge en Louisiane, Ieshia Evans, en robe grise flottant au vent, avançant face à la police anti-émeutes lors d’une manifestation en réaction aux violences policières contre la population noire des Etats-Unis. On pense aussi à cette photo capturée en mai 2016 par David Lagerlöf, en Suède, où une activiste anti-raciste, Tess Asplund, lève le poing, face à des membres de l’organisation néo-nazie nordique marchant d’un pas menaçant vers elle.

Symboles pacifiques, ces images représentent la force tranquille du faible, illustrent le pouvoir de la non-violence et la souveraineté du sourire. Personne ne peut nier leur puissance. Sauf peut-être Ian Crossland, le partisan de l’EDL. Rappelant d’abord que Saffiyah Khan a interrompu une minute de silence en mémoire aux victimes de Stockholm et de Westminster, une information contredite par l’intéressée ainsi que par des observateurs, l’homme a rétorqué en réponse au buzz qu’elle pouvait «être heureuse d’avoir encore toutes ses dents.»

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