Opinion

La saga du Brexit va se poursuivre durant des années

OPINION. Ancien ministre britannique des Affaires européennes et auteur de plusieurs livres sur le Brexit, Denis MacShane décrypte l’accord obtenu par Theresa May avec ses partenaires européens et ses chances de réussite

L’accord paraphé entre le Royaume-Uni et l’Europe a provoqué la plus grande dispute politique britannique depuis le retour de Neville Chamberlain de Munich en 1938, agitant une feuille de papier en proclamant qu’il avait remporté «la paix pour notre époque». Loin d’unifier la Grande-Bretagne après le vote référendaire sur le Brexit, quand à peine 37% de l’électorat britannique total a voté en faveur de la sortie de l’Union européenne, l’accord entre Theresa May et Michel Barnier a lancé un nouveau cycle de récriminations. Plusieurs ministres ont démissionné et d’autres forment une cabale pour exiger que la première ministre retourne à Bruxelles négocier un nouvel accord.

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Les conservateurs les plus en vue, dirigés par Boris Johnson, dénoncent un accord qui signifierait la fin de mille ans de suprématie parlementaire au Royaume-Uni. L’ancien ministre des Affaires étrangères semble penser que Guillaume le Conquérant a emporté une Chambre des communes qui fonctionnait dès son arrivée en Grande-Bretagne en 1066. Cette hyperbole peut être entendue par de nombreux autres députés conservateurs qui demandent que Mme May soit remplacée par un premier ministre plus farouchement anti-européen. Elle n’en continue pas moins d’affirmer que son accord est le meilleur résultat possible.

Theresa May paie sa gestion du Brexit depuis qu’elle a pris la tête du gouvernement en juillet 2016. Au lieu de chercher à unifier la nation dans un esprit de coopération bipartisan, en créant des groupes de travail avec le monde économique (le business et les syndicats), avec les universités, avec les différentes régions de la Grande-Bretagne – Ecosse, pays de Galles, Irlande du Nord ou le maire de Londres et d’autres grandes villes –, elle a préféré se faire la porte-parole d’une ligne dure: «le Brexit signifie le Brexit», a-t-elle insisté en ajoutant que «pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord». Elle a enfin qualifié de «citoyens de nulle part» ceux qui soutenaient l’idée d’une citoyenneté européenne.

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La majorité pour le Brexit a disparu

Mme May espérait ainsi obtenir le soutien des tenants de la rhétorique anti-UE qui a conduit au Brexit. Mais quand, en 2017, elle a tenté d’en profiter en organisant des élections générales, elle a été sévèrement battue. Le leader travailliste Jeremy Corbyn, hostile à la construction européenne depuis les années 1970 et proche de Jean-Luc Mélenchon, a été plébiscité. Elle a du coup perdu la majorité conquise par les conservateurs en 2015. Depuis juin 2017, pour avoir une majorité à la Chambre de communes, elle dépend des députés de l’Irlande du Nord protestants de droite qui n’aiment pas Dublin, n’aiment pas Bruxelles et refusent d’appliquer les lois britanniques sur le mariage pour tous ou sur l’avortement à la population d’Irlande du Nord. Aujourd’hui, ces députés déclarent qu’ils voteront contre cet accord. Il en va de même du Parti travailliste, des libéraux démocrates, des députés verts, des nationalistes écossais et du pays de Galles.

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Si ce bloc contre l’accord est rejoint par les députés conservateurs anti-européens qui veulent une rupture complète avec l’UE – rejetant l’adhésion à l’Union douanière, au marché intérieur de l’UE, à la libre circulation et à un rôle de la Cour de justice de l’UE – l’accord sera rejeté par la Chambre des communes et Mme May ne pourra rester en fonction.

Depuis qu’elle a rejeté l’EEE en 1992, la Suisse se dispute avec Bruxelles. Est-ce l’avenir qui attend la Grande-Bretagne?

Les partisans d’une nouvelle votation, comme l’ancien premier ministre Tony Blair, ont également exhorté les députés à rejeter l’accord. Tous les sondages indiquent désormais qu’il y a une majorité pour rester dans l’UE. Chaque année en Angleterre, environ 700 000 personnes âgées décèdent et le même nombre atteint l’âge de 18 ans et peut voter. Ce sont les électeurs anglais les plus âgés qui ont voté massivement pour le Brexit, tandis que quatre électeurs âgés de 18 à 24 ans sur cinq ont voté pour rester en Europe. L’argument de M. Blair est donc que la majorité pour le Brexit a disparu. L’ancien premier ministre conservateur, Sir John Major, souhaite lui aussi une nouvelle votation, tout comme le maire de Londres et les 700 000 personnes qui ont manifesté le mois dernier à Londres pour un deuxième référendum.

Un arrangement totalement nouveau

De leur côté, des sociétés comme Airbus et Siemens commencent à stocker des millions de pièces de rechange. Les entreprises automobiles japonaises disent qu’en cas de perte d’accès au marché intérieur de l’UE elles envisagent de relocaliser sur le continent. Si les députés refusent l’accord, le port de Douvres, où 4500 camions arrivent chaque jour avec des produits agricoles, des médicaments et des produits pour les chaînes de supermarchés comme Lidl et Aldi, sera soumis à des retards pour les contrôles douaniers. Le sud-est de l’Angleterre et le Pas-de-Calais deviendront un parking géant pour les camions.

Angela Merkel et d’autres dirigeants européens ont déclaré qu’il ne pouvait y avoir de renégociation. C’est le seul accord proposé. S’il est finalement conclu, l’UE et le Royaume-Uni devront négocier un arrangement totalement nouveau. Depuis qu’elle a rejeté l’Espace économique européen en 1992, la Suisse se dispute avec Bruxelles. Est-ce l’avenir qui attend la Grande-Bretagne? Une Brexéternité de négociations sans fin avec Bruxelles? La saga du Royaume-Uni sur le Brexit ne fait que commencer.

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