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Le cygne noir Nelson croise un cygne blanc après avoir retrouve la liberté grâce à la conseillère d'Etat vaudoise Jacqueline de Quattro.
© JEAN-CHRISTOPHE BOTT

Revue de presse

La saga épique de Nelson, le cygne noir du Léman

C’est le feuilleton de l’été, qui rebondit encore ce lundi matin. Un animal beau comme un dieu, une conseillère d’Etat qui s’en mêle, les protecteurs de la nature qui s’étranglent: l’histoire est somptueuse

Cygnus atratus, qu’il s’appelle en latin. C’est une espèce de cygne au plumage de couleur noire, originaire de l’autre bout du monde: d’Océanie. Mais au cours des XIXe et XXe siècles, il a été introduit à titre d’oiseau d’ornement des plans d’eau dans différents pays, notamment en Europe. De facto, sa présence est là, dit-on, indésirable. Et dans tel cas, cela signifie que le gredin s’est échappé d’un élevage ou qu’il a été libéré par son gardien:

Or donc, le 13 mai dernier, 24 heures révèle qu’un cygne noir, justement, vient d’être «surpris en toilettage intensif» à Vevey, quai Perdonnet: «C’est l’attraction, tout le monde s’arrête pour le prendre en photo», lance tout sourire la vendeuse de la Sandwicherie Babette’s. […] Au milieu de ses congénères blancs, l’intrus semble à l’aise. Pour l’heure, personne ne sait d’où il s’est envolé. Le volatile s’est très vraisemblablement échappé d’un zoo ou d’un parc, puisque l’espèce n’existe qu’en captivité en Suisse.»

Mais une biologiste et ornithologue de la Station ornithologique suisse, à Sempach (LU), avoue que l’oiseau se balade depuis le mois de janvier déjà, voire depuis septembre 2014, «probablement cet individu-là». Isolé, car «il n’existe pas de colonie, mais une nichée est avérée sur le lac de Thoune». Pour l’heure, il appartenait donc au canton de Vaud de «capturer le palmipède en goguette et de le remettre à son propriétaire».

Le quotidien vaudois poursuit le feuilleton le 27 mai pour dire que «le cygne noir «B465» cherche propriétaire» et que le zoo de Servion, bon prince, «est preneur de cette rareté du lac si la bague qu’elle porte ne permet pas de retrouver son maître». Elle est donc capturée ni une ni deux par les surveillants de la faune:

Ni une ni deux, c’est peut-être beaucoup dire. Car le matricule B465 «s’est plu à déjouer durant une demi-heure les plans» des deux hommes, en avalant d’abord «goulûment les appâts de pain destinés à l’attirer», puis en batifolant et en jouant «les va-et-vient entre le large et la berge». L’oiseau au bec rouge et blanc doit alors «s’astreindre à une semaine de quarantaine» au centre de soins de La Vaud-Lierre, à Etoy (VD), où il est acheminé dans la foulée de sa récupération. Prise de sang. Pas de grippe aviaire. «Le périple sur le Léman touche […] à sa fin pour l’insolite et apprécié cygne noir.» Départ pour Servion.

L’Illustré l’y rejoint. Clame qu'«on a retrouvé le cygne noir». Comme si on l’avait perdu. Mais le Paradis, lui, semble avoir ouvert une succursale dans le district de Lavaux-Oron. B465 «est beau», dit le reportage. «Et il le sait. Dans le miroir de la mare, […] on ne voit que lui. […] Les visiteurs sont comme aimantés. […] Le cygne noir nage, son long cou formant un élégant point d’interrogation.» Roland Bulliard, le directeur du zoo, jubile: «Nous sommes très heureux de pouvoir accueillir ce cygne. En attendant que son propriétaire se manifeste, il bénéficie ici au zoo de tout ce que nous pouvons faire de mieux. Il s’est bien acclimaté: les oies l’ont adopté et l’emmènent dans leurs tours du parc. Je les vois partir ensemble rendre visite aux cerfs ou même aller narguer les panthères des neiges…» L’histoire est trop belle. Elle pourrait s’arrêter là. Mais non. Le Château s’en mêle.

Remise à l’eau

24 heures reprend le flambeau le 30 mai. Avec, en majesté, la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro, qui entre en scène, lunettes de soleil, hiératique dans la parade, robe bleu nuit et blanche – est-ce un hasard?. Ce nom de B465 ne lui plaît guère. Elle le rebaptise du prénom de Nelson, «en référence à Nelson Mandela, un grand amoureux de liberté». On capte le massage? Mais surtout, elle le remet «à l’eau au bas de la place du Marché de Vevey» jeudi dernier, «peu après 15h» et «peu avare en câlins et mots doux envers son protégé». La mise en scène est «symboliquement forte»: pensez donc, «une ministre prenant un petit bain de foule, un cygne noir dans les bras et répondant aux nombreux journalistes présents et aux encouragements de quelques badauds enchantés du retour de Nelson»!

«Se déplacer en personne et convier la presse»? Le geste agace le député Marc Oran dans 20 Minutes, «qui a eu un vif différend avec la conseillère d’Etat dans l’affaire Chalom, le chien euthanasié en mars dernier. Elle essaie de se racheter une image auprès des amis des animaux en vue des élections de 2017», estime-t-il.» Que c’est bas. La principale intéressée balaie: «J’aime les animaux, mais certains sont dangereux. Ce n’est pas le cas de Nelson, qui mérite d’être libre. Il est ici chez lui.» Et Romandie.com précise que l’argumentation est valable: «Bien que provenant d’une espèce exotique, ce cygne isolé ne porte pas préjudice à la biodiversité. Les risques d’hybridation avec le cygne tuberculé blanc sont jugés nuls par les scientifiques.»

C’est qu’auparavant, la prise en charge avait aussi fortement déplu à «plusieurs habitués du bord du lac et sympathisants de l’animal». Vives réactions sur les réseaux sociaux, non sans humour: sur Twitter @chambouletout parle par exemple de «racisme», et le Service vaudois de la faune s’est vu lui aussi vertement critiqué pour l’incarcération, sans compter les lettres de lecteurs outrés, dont celle du journaliste et écrivain Philippe Barraud, qui s’énerve: «Ce cygne ravissait les gens de la région. Pourquoi ne pouvait-on pas le laisser en paix?»

L’affaire n’en finissait «pas de faire des vagues», écrit Le Matin: «Menaces de pétitions, […] interventions auprès des autorités: les admirateurs de l’oiseau […] qui était devenu une star sur la Riviera se mobilisent en force pour réclamer sa libération. Même l’auteur de la page «Etonnant dans Le Temps» s’en mêle, sous-entendant qu’il n’y a vraiment rien de neuf dans cette histoire:

Alors, cette «grâce ministérielle», est-ce le «fruit de la pression populaire»? Pour Jacqueline de Quattro, tout est plus simple. «Je me suis demandée dès le début pourquoi cet animal avait été capturé, dit-elle. Il est en parfaite santé, bien accepté par les autres animaux du lac et personne n’est venu le réclamer, je n’ai donc vu aucune raison de ne pas le libérer. Au final, c’est le bon sens qui a primé.»

24 heures raconte encore l’émotion de Nana, une Veveysanne amoureuse de la nature et à l’origine de la stupéfiante et passionnante page Facebook, «Le retour du cygne noir sur le lac Léman»: «C’est un tel soulagement!» La conseillère d’Etat a fait des heureux. En plein été, le plan com' est parfait. Elle conclut d’ailleurs: «Nous l’avons accueilli, soigné, il fait désormais partie du patrimoine vaudois.» Comme le taillé aux greubons et le château de Chillon.

Happy end? C’était sans compter Le Matin qui, ce lundi, fait rebondir la saga à la une: «Jacqueline de Quattro libère le cygne noir. C’est illégal!» Du moins à en croire BirdLife Suisse, citée par la NZZ am Sonntag, qui dit qu’il y a risque d’invasion et «concurrence avec des espèces indigènes». Sa place? Elle est «dans un parc». Mais ce que l’association craint surtout, ce ne sont pas d’hybrides amours, non, c’est que la magistrate donne le mauvais exemple et pousse «des propriétaires d’animaux exotiques à les libérer dans la nature sans penser aux dégâts que leur acte pourrait causer». Elle va donc recevoir une lettre, car «on ne comprend pas bien pourquoi une conseillère d’Etat décide de ne pas suivre une loi fédérale».

Quant à Nelson, il vogue maintenant. En attentant le prochain épisode de sa saga.

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