Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

C’était il y a plus d’un siècle. De septembre 1898 à mai 1899, une immense caravane traverse le désert du Sahara du nord au sud. Chapelet de la Tidjaniya, la confrérie soufie au poignet, récitant à l’étape la fatiha, la sourate d’ouverture du Coran, l’homme qui la dirige, al-Hajj Lamine, affronte les extrêmes difficultés de la marche en respectant scrupuleusement le jeûne du ramadan. Il écrit des lettres émaillées de formules coraniques pour annoncer sa venue aux différents souverains du Sahara et du Sahel.

Mise en scène assumée

Cet homme n’est pas celui que l’on pourrait imaginer. Celui qui se met, ainsi, en scène en musulman n’est autre qu’un officier de l’armée française, le commandant Lamy, qui conduit la colonne venue matérialiser l’occupation de la région par la France. L’armée qu’il commande est, elle, alors composée à 80 ou 90%, selon les moments, de troupes africaines. Les habitants du Sahara et du Sahel sont certainement aussi incrédules que nous ne le sommes aujourd’hui face à cette mise en scène assumée.

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A l’arrivée de François-Joseph-Amédée Lamy et de sa troupe à Agadez, la capitale du sultanat de l’Aïr, on leur répond sur le même mode, sans qu’ils s’en rendent réellement compte. Lorsque le commandant Lamy exige une visite immédiate du Sultan en dehors de toutes règles de protocoles et de bienséance, il est satisfait dans l’heure et reçoit en grande pompe celui qu’il appelle sa «pouilleuse majesté». Il faudra plusieurs semaines à lui et ses hommes pour se rendre compte que l’on s’est en réalité joué d’eux. Celui qui s’est présenté au camp comme le sultan était, en réalité, un esclave du palais revêtu des habits du souverain et envoyé à sa place. Loin de mesurer l’impact symbolique de leur erreur, les militaires coloniaux pointent leurs canons sur la ville et exigent de rencontrer le vrai sultan, mais celui qu’on leur présente alors est-il bien cette fois celui qu’ils croient?

Cette série de micro-événements matérialise certains des enjeux forts de l’ambiguïté des premiers temps de l’occupation coloniale française dans le Sahara et le Sahel: l’impossibilité pour les populations de la région d’envisager a priori ce qu’allait être la colonisation, l’obsession des militaires français à l’égard de l’islam, religion à la fois constamment crainte et en même temps toujours mobilisée, leur difficulté à identifier des interlocuteurs et surtout la question du poids de l’esclavage. En effet, les sociétés saharo-sahéliennes sont, en cette fin de XIXe siècle, des sociétés esclavagistes organisées économiquement et politiquement autour de l’esclavage.

L’incapacité à identifier les esclaves

Mais là où, au sein de ces sociétés, tout le monde savait qui était esclave et qui ne l’était pas, par les manières de marcher, de parler, de se vêtir ou de s’asseoir, les militaires français ne sont, eux, pas capables d’identifier ceux et celles à qui ils parlent. Cette incapacité, mais aussi leur indifférence à cet égard, va produire des effets importants. Lorsque les esclaves, et en particulier les esclaves de cour et les eunuques, comprennent que leur parole est désormais prise en compte par les Français au même titre que celle d’un homme libre, voire du sultan, cela modifie les paramètres de la situation.

Plusieurs d’entre eux choisissent alors de se retourner contre leur maître, choisissant le parti des colonisateurs français. Ainsi, si les militaires coloniaux réussissent à prendre le pouvoir, ce n’est pas seulement grâce à leur force ou à leurs actions, c’est aussi à cause des fractures profondes de ces sociétés, et notamment du fort ressentiment des populations à l’égard des pouvoirs en place, et en particulier des esclaves et des esclaves de cour.

Le boulevard des islamistes

Aujourd’hui, les questions de hiérarchies sociales et de legs de l’esclavage restent des enjeux majeurs dans les sociétés du Sahara et du Sahel central, mais les non-dits qui entourent ces questions empêchent parfois d’en mesurer l’ampleur. Alors que monte, dans le centre du Mali, comme dans l’ouest du Niger, un mouvement de refus des stigmates de l’esclavage chez les descendants d’esclaves, certains groupes djihadistes gagnent du terrain en affirmant que leur version de l’islam ne reconnaît pas ces formes d’esclavage. Ne pas affronter cette question cruciale leur laisse ainsi un boulevard.

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*Par Camille Lefebvre, historienne, directrice de recherche au CNRS et auteure du livre «Des pays au crépuscule; le moment de l’occupation coloniale (Sahara-Sahel)» chez Fayard

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