D’un stade à l’autre

A Saint-Denis, le mythe Black-Blanc-Beur

Durant l’Euro, le correspondant à Paris du Temps Richard Werly explore la relation entre les villes françaises et leur stade

Il faut, pour comprendre l’empreinte sportive et sociétale du Stade de France, entendre le maire de Saint-Denis évoquer ses souvenirs footballistiques. Elu communiste, opposant vigoureux au projet de loi sur le travail adopté définitivement jeudi en urgence par les députés français, Didier Paillard n’imagine plus sa ville et sa population privée un jour de cette arène inaugurée le 21 janvier 1998 par Jacques Chirac, alors locataire de l’Elysée. Plus qu’un stade, une histoire: celle de la plus prestigieuse enceinte sportive hexagonale posée au bord de l’autoroute du nord, en plein coeur de cette métropole métissée à la réputation chahutée. Plus qu’un stade, un score gravé dans les mémoires: le «Et un et deux et trois zéro» infligé par les Bleus de Zidane le 12 juillet 1998 au Brésil de Ronaldo, Roberto Carlos et Taffarel.

Pas question donc d’aborder ce stade aux trois finales (coupe du monde de foot 1998 remportée par la France, coupe du monde de Rugby 2007 remportée par l’Afrique du sud, et Euro 2016 ce dimanche) comme les neuf autres complexes français mobilisés depuis le 7 juin. Ici souffle un autre esprit: celui de la victoire contre le sort. Lorsque les travaux démarrent en mai 1995 pour construire de stade de 80 000 places, l’Etat est à la manoeuvre, et non la ville, ou la région Ile de France. Saint-Denis croule sous le poids de la désindustrialisation du nord de Paris. Les terrains laissés vides par Gaz de France sont en friches. Le voeu est de construire un stade-symbole, en périphérie d’une capitale où le Parc des Princes volait jusque-là la vedette, au coeur des quartiers chics. Changement de cap radical: à Saint-Denis où la petite délinquance est souvent endémique, le Stade sera sportif et social réaffirmant la présence et l’appartenance à la France. Jean Nouvel enrage de perdre face à ses concurrents Macary-Zublena. Mais le pari est gagné. Jusqu’à ce 13 novembre fatidique qui vit trois terroristes des commandos parisiens se faire sauter aux portes du complexe, lors de la rencontre amicale France-Allemagne

Saint-Denis n’est pas un ghetto. Ville ouverte, la métropole phare du nord parisien est à l’image du stade: perméable aux influences extérieures. L’immigration, explique Didier Paillard, a toujours fait partie de sa culture et de son ADN. Italiens, Portugais, Maghrébins, Africains, Sri-Lankais… La mairie de Saint-Denis, qui dispose pour chaque match d’un quota de places, en fait aussi un solide argument promotionnel. Le Stade de France n’est pas seulement une passerelle entre la ville lumière et ses faubourgs populaires et métissés. Il est un trait d’union que l’équipe Black-Blanc-Beur de 1998 a transformé en mythe refondateur. A condition que les Bleus l’emportent sur le terrain.

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