En bateau

Sainte Monica des humiliés

C’est une belle brune de 40 ans, dans une élégante robe d’été, brodée blanc sur blanc. La lumière de son sourire, l’émail de ses dents, ses perles en boucles d’oreilles, tout est éclats de nacre. Elle est allongée, pieds nus, sur un canapé rouge. A côté d’elle, sur un guéridon, une discrète composition florale de lys blancs entend surligner, pour qui serait un peu bouché, le caractère virginal de la femme et de la scène.

C’est Monica Lewinsky.

Ce portrait photo ouvre le long texte, paru dans l’édition de juin du Vanity Fair américain, par lequel l’ex-stagiaire de la Maison-Blanche signe son retour dans l’arène. C’est un beau texte, touchant, qui questionne de front la culture de l’humiliation qui a cours dans la médiasphère. Un texte-témoignage, très américain, forcément, dans sa structure et sa manière pragmatique d’émouvoir, mais sans pathos. C’est une belle opération de communication. Qui rappelle nos responsabilités collectives.

Dans l’imaginaire mondialisé, Monica Lewinsky est la personnification de la fellation qui déborde sur une robe azur, et de la relation extraconjugale en milieu politique. Un nom chargé de sous-entendus, qui colle à un faciès poupin, et que l’on dégaine volontiers au détour d’un bon mot. C’est une grosse femme, figure de ridicule, que l’on s’amuse de voir grossir, de loin en loin, sous les téléobjectifs des paparazzis.

Dans son quotidien d’être humain, toutefois, Monica Lewinsky est cette femme qui a subi l’une des pires humiliations possibles: sa vie sexuelle répandue et disséquée sous les projecteurs féroces des médias de la terre entière. Cela fait seize ans, le plus clair d’une vie. Entre 24 et 40 ans, les années où l’on se construit, professionnellement, socialement, Monica Lewinsky a tenté de disparaître, autant que possible. D’abord, elle s’enfuit à Londres, pour terminer des études de psychologie, puis déménage à Los Angeles, New York, Portland, subit quantité d’entretiens d’embauche humiliants. Elle regarde ses amis fonder des familles, faire carrière, tandis qu’elle reste, elle, irrémédiablement prisonnière de son histoire, du scandale qui a fait sa réputation, de ce qu’elle est, pour toujours, un «facteur politique», un nom qui se brandit en campagne par les chacals de tous les partis. Depuis seize ans, cette femme vit au rythme de ce qu’elle nomme les «éruptions médiatiques». Son nom, tout d’un coup, émerge dans l’actualité, déferle dans Google News, au gré des faits divers et de l’agenda politique. Il suffit qu’un chef d’Etat français découche pour que la machine médiatique ressorte son best of des adultères présidentiels, par exemple. Ça n’a l’air de rien. Mais chacune de ces éruptions donne lieu au retour des paparazzis au pied de son immeuble, sur le mode: «Au fait, que devient-elle?»

Dans son texte de coming out médiatique, Monica Lewinsky se dit presque chanceuse dans son malheur: en 1998, l’humiliation publique était encore menée par les médias institutionnels. Les réseaux sociaux n’étaient pas encore ce formidable, infatigable, moulin à turpitudes, capable de broyer n’importe quel adolescent chopé en flagrant délit de fragilité.

Aujourd’hui, si Monica Lewinsky redescend dans l’arène, c’est qu’elle a trouvé une cause à défendre. Elle sera la mère de tous les humiliés d’Internet.

Chaque «éruption» donne lieu au retour des paparazzis, sur le mode: «Au fait, que devient-elle?»

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