Ce n’est pas souvent que la minuscule République de Saint-Marin, ces 61,19 km² enclavés dans le centre de l’Italie non loin de Rimini, fait l’actualité. Et cette fois-ci, il n’est question ni de tourisme ni d’une énième contribution médiatique sur les Etats lilliputiens, mais d’une question qui fait très largement polémique, comme le montre cette vidéo en défaveur de l’avortement:

C’est si polémique à la frontière de l’Emilie-Romagne et des Marches qu’une journaliste du média en ligne Libertas.sm publie aussi ce jour un article qui s’appuie sur le fait que la réalisatrice franco-marocaine Audrey Diwan vient d’être récompensée à la Mostra de Venise pour son adaptation cinématographique du récit autobiographique d’Annie Ernaux, qui se déroule dans la France des années 1960 – avant la légalisation de l’avortement – et raconte le parcours d’une jeune étudiante qui tombe enceinte. Pourquoi? Réponse:

Parce que San Marino demeure encore un des rares Etats en Europe où l’avortement est toujours considéré comme un crime

Comme un crime. Mais à deux semaines d’un référendum sur sa légalisation, ce sujet explosif divise le micropays où l’Eglise catholique est omniprésente. «Il faut en finir avec cette hypocrisie qui consiste à envoyer les femmes de l’autre côté de la frontière» pour avorter en Italie, «sans aucune aide», s’insurge Vanessa Muratori, membre de l’Union des femmes saint-marinaises (UDS), à l’origine du référendum et très présente sur Instagram, interrogée par l’Agence France-Presse (AFP).

Accompagnée d’autres militantes, elle a collé sur les panneaux de la capitale les affiches de cette campagne qui s’annonce très tendue et dont l’issue est incertaine, en l’absence de sondages, trop coûteux à organiser. «Votez oui, pour la liberté de choix» et «pour sortir de la clandestinité», proclame une pancarte. «Même à 12 semaines, je suis un enfant, sauve-moi!» riposte une affiche choc arborant l’image d’un fœtus, alors que plaide un jeune trisomique sur une autre:

Je suis une anomalie. Ai-je moins de droits que toi?

Saint-Marin est donc un des derniers Etats d’Europe – avec ces autres «petits» recensés par le site Liberties.eu que sont Malte, le Liechtenstein, Andorre, Gibraltar et le Vatican – à interdire totalement l’avortement ou à le pénaliser très lourdement. Et ce, même en cas de viol, d’inceste, de maladie du fœtus ou de danger pour la mère.

C’est dire si quarante-trois ans après l’Italie, cet Etat peuplé de 33 000 habitants vit des jours historiques, puisqu’il s’apprête à trancher, le 26 septembre prochain, sur l’autorisation de l’IVG jusqu’à douze semaines de grossesse. En cas de «oui», ce ne serait cependant possible qu’en cas de menace pour la vie de la mère ou d’anomalies détectées chez le fœtus – qui plus est «comportant un grave risque pour la santé physique ou psychique de la femme», explique Internazionale:

L’hebdomadaire italien, cité par Courrier international, indique que face à cette situation, l’UDS, qui promeut l’égalité entre les femmes et les hommes, s’est mobilisée pour faire changer la loi. C’est en février 2021 qu’elle a «proposé de mettre en place un référendum. Les femmes se sont organisées pour que celui-ci voie concrètement le jour», avec «des événements sur des places publiques, dans des bars et des points de rencontre sur tout le territoire. Une mobilisation qui a payé, raconte Elena D’Amelio Mueller, du comité exécutif de l’UDS»:

Nous avons obtenu 3028 signatures validées, beaucoup plus que ce dont nous avions besoin. Nous sommes confiantes

C’est qu’il y avait urgence, selon Martina, qui témoigne sous un nom d’emprunt: «J’avais 31 ans, je suis tombée enceinte et j’étais heureuse. Mais ils ont découvert que le bébé avait le syndrome de Down [la trisomie 21] et peut-être d’autres complications. C’était dur. Le médecin m’a aidée et m’a conseillée pour savoir où aller. De l’autre côté de la frontière, évidemment. J’ai dû tout payer, même la visite nécessaire chez le psychologue.»

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Selon elle, les femmes saint-marinaises, pour la plupart assez aisées, «ont intériorisé cette façon de faire: elles vont dans les consultations italiennes, comme s’il était normal de ne pas pouvoir le faire dans leur propre pays. Il y a quelques mois, j’ai téléphoné à une fille pour lui annoncer le résultat positif de son test au Covid-19. Elle m’a répondu que c’était un réel problème du fait des restrictions aux frontières, car le lendemain, elle devait aller se faire avorter en Italie.»

Toutefois, les Saint-Marinaises ne désespèrent pas de voir les choses changer, car l’avortement, dont l’interdiction remonte à 1865, c’est un crime passible d’une peine de prison allant jusqu’à trois ans pour la femme et six ans pour le médecin qui le pratique. «Je me suis sentie comme une clandestine, une criminelle», a aussi confié à l’AFP sous le couvert de l’anonymat une habitante de Saint-Marin qui s’est vue contrainte d’aller en Italie pour avorter à l’âge de 22 ans et déboursant pour ce faire près de 2000 euros. «Je voulais d’abord terminer mes études, je ne me sentais pas prête à être mère. Avorter, ce n’est jamais une promenade de santé, mais je n’ai pas regretté», dit celle qui est désormais «mère heureuse» de deux enfants. Mais elle en veut encore à son pays natal de l'«avoir abandonnée» dans un moment si difficile.

Les tentatives de légaliser l’avortement se sont heurtées ces vingt dernières années au veto des gouvernements successifs, en grande majorité conservateurs à Saint-Marin. Le Parti démocrate-chrétien au pouvoir, proche de l’Eglise, a ainsi appelé à voter «non» au référendum, continuant à conduire ce train toujours en retard en basant sa campagne sur les droits de l’homme (voir l’affiche ci-dessus, particulièrement allusive voire hypocrite). A titre d’exemples, le divorce n’a été instauré qu’en 1986, le vote des femmes en 1964 et leur éligibilité en 1974 à San Marino. Car «l’influence de l’église est très forte», constate la démocrate-chrétienne progressiste Rosa Zafferani (ci-dessous), 61 ans, ancienne «capitaine-régent», soit cheffe d’Etat. «Depuis des semaines», les prêtres martèlent dans leurs homélies: «Oui à la vie, non à l’avortement.»

L’un des prêtres opposants n’a d’ailleurs pas hésité, récemment, à comparer l’avortement à la persécution des Juifs sous l’Allemagne nazie: «C’est une nouvelle forme de l’Holocauste pendant lequel six millions de Juifs ont été exterminés», soit «autant que les enfants innocents tués en Italie» depuis la libéralisation de l’avortement en 1978. Avec ces autres arguments, archiconnus depuis le début de la lutte des femmes pour l’IVG: «l’enfant doit naître, car c’est une victime»; «au bout de quelques semaines, l’enfant a tous les organes en miniature et l’on entend son cœur qui bat»…

Mais le vent tourne, et le monde progressiste loue ces femmes de la République sérénissime de Saint-Marin d’avoir pris leur courage à deux mains pour faire (un peu) avancer la cause:


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