En Russie, un citoyen peut être privé de ses papiers d’identité, de tous ses droits dont celui à la santé. Quatre à 5 millions de Russes, soit environ 4% de la population, sont dans cette situation, sans papiers et sans abri.

Il est peu probable que ce thème ait été abordé par les participants au Forum de Davos avec Dmitri Medvedev le jour où il en était l’invité vedette. Ceux-ci auraient pu lui demander pourquoi rien n’a été entrepris, depuis le 16 décembre 2008, quand, par l’entremise de son ministre du Développement, le président de la Fédération de Russie déclarait: «La carence de domicile ne peut pas être une raison de discrimination au droit de bénéficier de l’aide médicale gratuite.»

Le problème remonte à l’ère communiste, durant laquelle est créé un statut administratif appelé «propiska». Cette inscription dûment tamponnée dans le passeport intérieur constitue l’unique clé pour exister administrativement et bénéficier de droits. Sans «propiska», vous n’êtes rien. Ce système d’enregistrement contredit la Constitution de la Fédération de Russie qui garantit à chaque citoyen les droits constitutionnels d’accès au logement, à l’emploi, à la santé, aux soins médicaux, aux services sociaux, à l’acquisition ou à la confirmation de la citoyenneté russe, au vote et à l’éducation.

Or, rien qu’à Saint-Pétersbourg, ils sont plusieurs milliers (28 000 selon des sources officielles de 2002) à pâtir de cette situation kafkaïenne. Un chiffre en constante augmentation. Il faut dire que se retrouver sans papiers et sans abri peut arriver à tout un chacun, comme en témoigne la mésaventure d’Olga, 67 ans. Locataire d’un deux-pièces, elle a payé au prix fort le fait que le propriétaire ne voulait pas déclarer le loyer. Or, sans cette démarche, elle ne pouvait pas bénéficier d’un «propiska».

Son insistance s’est retournée contre elle le jour où, rentrant des courses, elle a découvert toutes ses affaires dans la cage d’escalier, et son passeport disparu. Depuis, elle galère, démunie de logement et de papiers d’identité.

Pour «Nochlezhka» (Un toit dans la nuit en français), il ne saurait en être ainsi. Depuis 1991, cette ONG pétersbourgeoise mène différents programmes orientés vers une réhabilitation sociale et psychologique des personnes concernées. Elle défend leurs droits, les soutient dans leur existence quotidienne, exploitant un centre d’accueil et de réinsertion, une consultation juridique, le service médical et sanitaire de jour, le soutien psychologique et la prévention de l’alcoolisme. Elle possède aussi un bus de nuit qui distribue des vivres, qui soutient les familles sans domicile et leur fournit des tentes de survie. Un appui essentiel pour que le sans-papiers accède simplement au statut d’être humain.

Rien que cet hiver encore, à Saint-Pétersbourg, plusieurs milliers de déshérités bravent les glaciales intempéries. Nombre d’entre eux ne verront pas le printemps. Face à ce constat funeste et devant l’incurie des autorités gouvernementales et ecclésiastiques, «Nochlezhka» met sur pied, au gré des dons qu’elle reçoit, un ou deux espaces d’accueil temporaires. Un espace d’environ 60 mètres carrés peut héberger pour la nuit jusqu’à 60 personnes démunies. Elles reçoivent un repas chaud, un espace pour s’étendre, des habits adéquats aux températures sibériennes et une visite sanitaire.

Près de la soupe fumante, Alexeï, un jeune sans-papiers de 19 ans, souligne le problème récurrent des personnes de sa condition. Le seul job qu’il a trouvé, c’est nettoyer la neige sur les toits, sans moyen de protection, sans harnais, sans corde, sans assurance, le tout pour un salaire de misère. «Il y a des gens qui tombent du toit; on n’en parle pas. Comme ils sont sans-papiers, ils n’existent pas», soupire-t-il.

Alexandre, 23 ans, survit depuis deux ans dans la rue. Une tasse de thé à la main, il raconte comment quatre de ses amis sont morts de froid dans la rue, cet hiver. Le plus jeune avait 15 ans. Jusqu’à quand durera cette anomalie russe, Monsieur le président Dmitri Medvedev?

L’association Nochlezhka Suisse Solidaire a été fondée en 1998 en Suisse romande pour soutenir l’aide aux sans-papiers de Saint-Pétersbourg. Nochlezhka Suisse Solidaire participe financièrement aux divers projets conduits par Nochlezhka. Informations sur le site: www.suissesolidaire.org

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