De source sûre, le président de la Confédération Joseph Deiss accueillera Jean Paul II samedi à l'aérodrome de Payerne en lui annonçant la nomination d'un ambassadeur suisse auprès du Saint-Siège. Ce geste permettra de parfaire la normalisation des relations entre la Suisse et le Saint-Siège. Jusqu'à présent en effet, un représentant «en mission spéciale» assurait le lien entre les deux parties. Une paix confessionnelle solide et la suppression par le peuple de l'article restreignant la création de nouveaux évêchés en Suisse font partie des raisons qui ont convaincu le Conseil fédéral de régulariser pleinement ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Le nouvel ambassadeur, dont le nom n'a pas encore été révélé, ne s'établira cependant pas à Rome. «Ce n'est pas un poste à 100%, et le Département fédéral des affaires étrangères est en période de restrictions budgétaires», dit une source qui souhaite garder l'anonymat.

Si elle apparaît comme une simple formalité, cette nomination a pourtant une portée éminemment symbolique dans un pays qui entretient depuis des siècles des rapports délicats avec le Saint-Siège, la Suisse étant une des rares nations, sinon l'unique, dans laquelle le Vatican a envoyé un nonce sans avoir obtenu un droit réciproque. Marquées par des incompréhensions et des conflits jusqu'à la fin du XIX siècle, les relations entre la Suisse et le Vatican n'ont commencé à se normaliser qu'après la fin de la Première Guerre mondiale.

La méfiance de la Suisse à l'égard de Rome plonge ses racines loin dans l'histoire. Il faut remonter au XVIe siècle pour en observer les prémices. C'est à cette époque que se noue une dynamique conflictuelle, appelée à traverser les siècles. Les catholiques sont alors en plein désarroi. La Réforme protestante bouleverse l'ordre établi et remet en cause les structures ecclésiastiques. Dans la Confédération des XIII Cantons, les diocèses sont supprimés, à l'exception de celui de Constance, qui ne fait cependant pas partie du territoire helvétique. Privés de pouvoir et de territoires, les évêques ne sont pas en mesure de s'opposer efficacement à l'avancée du protestantisme. Certaines autorités cantonales y parviennent pourtant. Défendant l'ancienne foi et fortes de leurs succès dans la lutte contre les protestants, elles consolident les prérogatives acquises à la fin du Moyen Age dans la gestion des affaires de l'Eglise. De son côté, l'Eglise catholique entreprend son autocritique et définit au concile de Trente (1545-1563) les modalités d'une réforme profonde du clergé, destinée à redonner à celui-ci l'autorité morale qu'il a perdue.

L'établissement de relations diplomatiques entre la Suisse et Rome date de la fin du XVIe siècle et s'inscrit dans le contexte de la riposte catholique à la Réforme protestante. En 1560, à la demande des cantons catholiques, Charles Borromée, secrétaire d'Etat de Pie IV, est nommé Protector Helvetiae par le pape. La région helvético-rhétique revêt un intérêt stratégique aux yeux de Charles Borromée. Il voit en elle une zone-tampon susceptible d'empêcher la diffusion des idées protestantes en Italie. Nommé archevêque de Milan en 1564, il est à ce titre l'ordinaire d'une petite partie de la région tessinoise, celle des Trois vallées, qui relèvent sur le plan politique des trois cantons fondateurs de la Suisse. Il dispose ainsi d'un avant-poste important pour observer la réalité helvétique.

Chargé de diffuser l'esprit du concile de Trente et d'implanter la réforme catholique, il déploie une intense activité afin de fortifier les structures ecclésiastiques de la région. Mais il a affaire à des esprits farouchement indépendants et peu enclins à se soumettre à l'autorité romaine. Son désir de renouveau s'oppose aux usages locaux selon lesquels les communautés élisent leurs curés. Ces nominations par le bas empêchent la constitution d'un corps de clercs compétents et efficaces. Et le clergé local, soumis aux autorités séculières, ne veut pas entendre parler de réforme. «J'ai trouvé ce clergé plus déformé que je ne le pensais et très éloigné de l'obéissance à l'évêque; celui-ci fait profession de dépendre de façon absolue, même dans tous les domaines spirituels, des ordres des seigneurs temporels», écrit Charles Borromée. Cette réflexion annonce déjà la teneur des futurs problèmes rencontrés par les nonces en Suisse, cristallisés autour des rapports entre l'Eglise et l'Etat.

La tâche de Borromée est aussi rendue difficile par la situation juridictionnelle particulière de la Suisse, qui empêche l'application des décrets du concile. Pour insuffler un esprit de renouveau dans ce pays, il fallait constituer un clergé doté d'une solide formation intellectuelle et spirituelle. D'autre part, étant donné la situation géographique de la Suisse, il semblait indispensable au Protector Helvetiae que les cantons catholiques entretiennent des relations avec Rome par l'intermédiaire d'un nonce.

Entre 1560 et 1564, Giovanni Antonio Volpe a exercé cette fonction dans la Confédération. Il remet l'ouvrage sur le métier en 1565, puis de nouveau en 1573-74. Mais Charles Borromée estime que ce poste doit devenir permanent. En 1579, Giovanni Francesco Bonomi, évêque de Vercelli, est nommé nonce. Ami de Borromée, il connaît bien la situation helvétique. Etabli à Lucerne, il est souvent sur les routes des cantons catholiques. Durant son mandat, il s'efforce de mettre en œuvre la réforme tridentine, mais il rencontre de nombreux obstacles. Les Suisses se plaignent notamment des «nouveautés» que veut introduire le nonce. Il est accusé de «provoquer non le développement de la foi, mais plutôt son naufrage en raison de ses innovations». L'abbé de Saint-Gall prend la défense du clergé local en soutenant qu'il n'est pas disposé «à devoir adopter la discipline ecclésiastique italienne». En 1579, les prêtres d'Uri, Schwyz et Unterwald transmettent leurs «plaintes et inquiétudes» aux envoyés des autorités cantonales réunis à Brünig (ou à Brunnen). Signé par huit curés, ce document montre à quel point les catholiques suisses étaient imprégnés par les idées protestantes. Il conteste entre autres la gestion de Bonomi et l'ingérence de ses collaborateurs dans les affaires ecclésiastiques cantonales. Sur le même ton, il suggère aux envoyés italiens de retourner chez eux pour s'occuper de «leurs prêtres et leurs curés en Italie».

Bonomi quitte ses fonctions en 1581. Suivant les conseils de Charles Borromée, le pape Sixte V crée en 1586 une nonciature permanente à Lucerne, chef-lieu des cantons catholiques. Les premiers nonces s'appliquent à poursuivre l'œuvre de Borromée dans la Confédération. La réforme tridentine prendra finalement racine grâce à leur travail et à la création d'écoles sous la direction des jésuites et des capucins, que l'on fit venir en Helvétie.

La nonciature apostolique à Lucerne a suscité peu de recherches historiques. On connaît néanmoins les grands traits des relations diplomatiques entre la Suisse et Rome aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les représentants du Saint-Siège étaient accrédités auprès des cantons catholiques de la Confédération. Leurs jugements sur la Suisse étaient généralement positifs et soulignaient la volonté d'indépendance des habitants de ce pays. Dans son rapport final daté de 1639, le nonce Ranuccio Scotti (1630-1639) écrit: «Parmi les nonciatures apostoliques, celle de Lucerne est l'une des plus remarquables. Les efforts des Suisses pour la liberté et l'indépendance de la religion leur ont rendu un grand prestige auprès des papes. Pour cette raison, les Suisses ont reçu le titre de Défenseurs de l'Eglise. Les Suisses sont assez guerriers et ils sont ainsi très appréciés par le Saint-Siège et par ses ministres, parce qu'ils fournissent beaucoup d'hommes de mérite, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois. Mais il n'y a aucune nonciature qui soit plus difficile que celle-ci […].» Parmi les difficultés, Scotti évoque le grand nombre de personnes de différents partis (Empire, France, Espagne) avec lesquelles le nonce doit traiter, et également le caractère colérique des Helvètes: «D'autres problèmes peuvent se créer avec les dirigeants et les conseillers des cantons catholiques; ils s'énervent souvent dans des discussions chaudes et passionnantes. Il est donc nécessaire de ne jamais se mêler dans leurs conseils et leurs assemblées […].» Dans un autre ouvrage, Scotti critique aussi le penchant des Suisses pour l'alcool et suggère à son successeur d'inviter souvent les représentants des autorités cantonales à table et de rester en leur compagnie pendant au moins cinq heures.

La léthargie politique de la Suisse agace les nonces, essentiellement préoccupés par les conflits entre l'Eglise et l'Etat et l'immixtion des cantons catholiques dans la gestion des affaires de l'Eglise. Ces conflits se poursuivent au XVIIIe siècle, et les historiens estiment aujourd'hui que les possibilités d'influence de la diplomatie pontificale étaient finalement minimes. Toutefois, le nonce Giacomo Caracciolo incita à la première guerre confessionnelle de Villmergen en 1712. Au cours du XVIIIe siècle, les divergences d'intérêt s'accroissent et l'Etat souhaite restreindre les libertés et les revendications de l'Eglise. A la fin du XVIIIe siècle, seuls les cantons primitifs étaient encore fidèles au nonce.

En 1798, une République helvétique est instaurée par Napoléon sur le modèle français. Le nonce Pietro Gravina est expulsé, le clergé privé de ses privilèges et 133 couvents sont sécularisés ou supprimés. L'ordre est rétabli en 1803, mais ces événements provoquent un traumatisme chez les catholiques suisses. Considérés comme des réactionnaires s'opposant aux progrès apportés par le libéralisme politique, ils seront progressivement marginalisés et soumis à des législations vexatoires. Malgré de nombreuses négociations, la nonciature ne réussit pas à inverser le cours des choses et à restituer à l'Eglise l'influence qu'elle avait avant 1798.

Dans ce contexte anticlérical, la nonciature de Lucerne apparaît comme un danger pour l'Etat aux yeux des politiciens libéraux et radicaux. Elle est la cible privilégiée des attaques contre l'Eglise. En 1834, les Articles de Baden élaborés par les forces libérales et radicales sont clairement anti-romains et soulignent la primauté de l'Etat sur l'Eglise. Ils suscitent la colère du pape Grégoire XVI qui dénonce cette prétention dans une encyclique et ordonne le transfert de la nonciature de la libérale Lucerne dans la conservatrice Schwyz. Mais les forces libérales-radicales continuent leur progression et obtiennent la majorité à la Diète. En 1848, pour marquer sa désapprobation face à la création de l'Etat fédéral, Rome décide de ne pas déplacer la nonciature à Berne, devenue capitale fédérale. Elle se contente d'envoyer un chargé d'affaires à Lucerne.

Les relations entre Rome et la Suisse subissent une nouvelle épreuve dans la seconde moitié du XIXe siècle au cours du Kulturkampf, véritable déclaration de guerre faite à l'Eglise catholique antimoderniste. Le Syllabus de 1864, catalogue de Pie IX condamnant les erreurs modernistes, et le premier concile du Vatican (1869-1870) attisent le conflit entre catholiques et libéraux. Dans le diocèse de Genève, la crise prend une tournure dramatique. A la suite de sa nomination comme vicaire apostolique par le Saint-Siège, l'évêque Gaspard Mermillod, curé de Notre-Dame à Genève, est expulsé du territoire helvétique en 1873. En novembre de la même année, Pie IX condamne sévèrement la persécution de l'Eglise en Suisse dans une encyclique. En guise de réplique, le Conseil fédéral supprime la nonciature le 12 décembre 1873 et renvoie le nonce Gian Battista Agnozzi.

Les relations diplomatiques seront gelées jusqu'en 1920, année de la réouverture de la nonciature à Berne. Désireux de rompre son isolement diplomatique, le Vatican avait assoupli le centralisme romain, et manifesté sa volonté de prendre en considération les situations nationales. Mais jusqu'en 1991, le nonce apostolique devra assurer la communication dans les deux sens, la Suisse n'ayant décidé que tardivement de nommer un ambassadeur en mission spéciale. Durant le XXe siècle, les relations entre la Suisse et le Saint-Siège ont été marquées par l'affaire Haas, du nom de l'ancien évêque de Coire. Poids du passé: les Suisses n'ont jamais accepté que Jean Paul II nomme ce prélat proche de l'Opus Dei sans leur aval, violant ainsi les droits séculaires du Chapitre de Coire concernant le choix de l'évêque.

On le voit, l'esprit de résistance et la méfiance des Suisses face à la conception très hiérarchique de l'Eglise qui prévaut à Rome ne relèvent pas d'un effet de mode. Ils sont le produit d'une histoire longue de quatre siècles, pendant laquelle les Helvètes n'ont cessé de revendiquer et d'exercer un droit de regard sur la gestion des affaires ecclésiastiques. Cette attitude particulière, déconcertante à plus d'un titre pour le Saint-Siège, leur a valu certes des privilèges, mais aussi une histoire très houleuse avec Rome.

Sources: Histoire religieuse de la Suisse. La présence des catholiques, sous la dir. de Guy Bedouelle et François Walter, Studia Friburgensia 86, éditions universitaires Fribourg, 2000, 438 p.

Histoire du christianisme en Suisse, une perspective œcuménique, éditions Labor et Fides et Saint-Augustin, 1995, 346 p.

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