Il était une fois

Sale temps pour les modérés

C’est un temps difficile pour les modérés, les réconciliateurs, les pacifiques. Et plus encore si l’on sait que la presse préfère ceux qui brisent les tabous, les excessifs

La presse est une industrie, pas une école ou une université. Elle est orientée par le marché et le profit, en l’occurrence le plaisir payant de ses consommateurs. C’est tant mieux quand la vérité et le profit font cause commune. C’est tant pis quand le profit fait cavalier seul parce que la vérité est trop complexe, ou simplement ennuyeuse.

La nouveauté, l’or de l’industrie médiatique

Dans le business de la presse, il n’y a pas de délimitations claire et définitive entre le juste et le faux, le métier s’adapte prodigieusement à son environnement culturel et social du moment. Il s’adapte ainsi au changement d’atmosphère qu’entraîne l’apparition de phénomènes comme Donald Trump, Boris Johnson, Marine Le Pen, Victor Orbán, Vladimir Poutine et autre Nicolas Sarkozy. S’y adaptant pour ne pas perdre son public, il leur accorde la place de choix dévolue à la nouveauté, l’or de l’industrie médiatique.

Briser des tabous: la presse adore cela

Donald Trump est sans doute un candidat ahurissant à la présidence des Etats-Unis mais le nombre de ses affidés justifie l’intérêt pour les propos excessifs qu’il emploie. Il «brise des tabous»: la presse adore ça. Elle vit du scandale, du meilleur et du pire, de l’inhabituel, de cette irritation heureuse ou malheureuse qu’éprouve le consommateur prenant connaissance d’un fait inattendu ou surprenant.

Toute la presse ne s’adapte pas de la même manière ni à la même vitesse. Chaque média a sa propre culture qui lui dicte des choix ou des comportements différents. Mais pour hostile qu’il puisse être au briseur de tabous, il reste obligé d’en chroniquer les actes et ce faisant, de les faire entrer dans l’histoire collective «normale».

«Donald Trump est un menteur en série»

Le Huffington Post américain a essayé une parade sur son site en ligne. Il ajoute au bas de chaque article maison consacré à Donald Trump une note de l’éditeur: «Donald Trump est un menteur en série, un xénophobe permanent, raciste, sceptique sur la citoyenneté de Barack Obama (birther), une brute qui répète continuellement son intention de fermer les Etats-Unis à tous les musulmans -1,6 milliards de personnes, une religion entière».

Le geste est sympathique aux lecteurs du Huff, déjà convaincus de la toxicité politique de Trump, donc sans risque. Il revalorise par astuce le principe d’une presse d’opinion abandonné par la «grande presse» qui, du temps de la prospérité, de la confiance de la société en elle-même et en ses dirigeants, voyait son profit dans le maintien de l’équilibre entre les points de vue. Depuis, des personnages polarisants sont entrés en scène, dans la politique et dans les médias. L’équilibre est difficile à tenir. On le sait en Suisse où Christoph Blocher est habile à se servir des organes d’information.

Aux Etats-Unis, le New-York Times, chantre pendant longtemps de l’égalité de traitement entre les acteurs politiques ou économiques, s’est résolument rangé du côté démocrate. Fox News, en face, avait donné le la.

En France, Sarkozy

C’est un temps difficile pour les modérés, les réconciliateurs, les pacifiques. En France, Alain Juppé a la partie rude face à Nicolas Sarkozy qui fait les titres, soit parce qu’il est accusé, soit parce qu’il est relaxé de l’accusation, soit parce qu’il choque, soit qu’il explique qu’il n’a pas voulu choquer, et ainsi de suite.

Outre-Atlantique, les débats télévisuels entre les deux candidats sont un défi à la modération. La première fois, Trump a exagéré, mais un peu trop: sa fierté de fraudeur fiscal lui a valu une chute de popularité – comme Eric Stauffer revendiquant «zéro frontalier» dans sa commune genevoise d’Onex. Il lui suffit cependant de moins exagérer la prochaine fois pour faire remonter sa cote. On dira «Trump a pris de la hauteur». Tandis qu’une Clinton toujours aussi bien préparée et raisonnable aura encore à se défendre du reproche d’inauthenticité et de froideur, les vices que la démagogie attribue à la modération et que la presse exploite machinalement par dédain du déjà-vu.

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