L’époque du coronavirus a parfois le nombrilisme de se voir en grand moment de solidarité collective. On s’y gargarise d’applaudir – ce qui ne coûte rien – les soignants comme les caissières de supermarché, et aussi la multitude d'actions généreuses, importantes ou locales, allant de la Chaîne du Bonheur à l’aide à domicile ou à la distribution de nourriture.

Il y a cependant des choses qui me gênent dans cette façon aussi bien citoyenne que politique d’autosatisfaction, notamment sur notre solidarité intergénérationnelle. La première est connue. La stigmatisation des vieux, vus comme porteurs potentiels du virus, et qui furent donc enjoints plus que tous à demeurer confinés le plus possible, même jusqu’à la mort, étouffée et solitaire, en EMS.

Une impression de paranoïa

Un phénomène cousin me choque depuis le début de la pandémie. La critique, sans cesse, des adolescents suspectés à leur tour de ne pas être assez disciplinés. Egoïstes parce qu’ils n’ont presque aucune chance d’être contaminés. J’ai été ravie d’entendre, au moment où l’étau des restrictions se desserre, les quelques ministres ou dirigeants d’Europe qui ont plutôt trouvé utile de remercier ces adolescents pour leur comportement durant cette crise. Car avec les turbulences presque programmées, ils sont parmi ceux qui ont sans doute souffert le plus d’un confinement ressenti comme du pur enfermement, quand ce n’était pas, à leurs yeux de personnes peu à risque, de la simple paranoïa.

La révolte adolescente, l’invention du meilleur de demain

J’adore l’adolescence. Malheur aux sociétés modernes si elles ne saisissent pas à chaque seconde l’utilité de la révolte adolescente: elle est depuis toujours l’invention du meilleur du lendemain. C’était vrai dans les années 1950, 1960, cela a toujours été vrai, passant par la colère, la rue, la musique, la contestation.

Je les regarde en petit tas sur les trottoirs ou dans les parcs, avec l’envie de boire un verre à un peu plus que cinq, surtout si c’est un peu interdit. Ou encore en révoltés contre cette époque qui peine à se réinventer après la crise. Mais plutôt que de les voir en inconscients ou en enfants gâtés aussitôt dénoncés et amendables par la patrouille, je les ressens comme notre nouvelle ligne de front. Celle qui n’oublie pas la liberté à reconquérir, car la liberté ne se donne jamais d’elle-même. Celle qui rêve, celle qui devra faire l’avenir, franchir de nouvelles lignes, espérer de nouvelles solidarités, plus vraies que les nôtres. Le prochain qui dit «sale jeune», je saurai qu’il a déjà cessé d’être vivant.


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Le masque ou la burqa, entre obligation et interdiction

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