C'est le site des chaînes de télévision tunisiennes privées Nessma qui nous l'apprend: le Salon du livre et de la presse de Genève, qui se tient encore jusqu'à ce dimanche 1er mai 2016 avec la Tunisie en hôte d’honneur, a lieu en l'absence des éditeurs de livres. La thématique retenue, «Révélations de la révolution tunisienne», témoigne d'un «désir», dit le communiqué officiel du salon, et veut pourtant «se démarquer des visions folkloriques mystificatrices, longtemps alimentées et véhiculées par la propagande touristique». Le message paraît donc clair: Tunis a choisi un message avant tout politique, exaltant les mutations de l'après-Ben Ali. Résultat, «les éditeurs se disent marginalisés», selon le titre du site Kapitalis, qui parle de «gestion très contestable».

Nessma l'écrivait ce lundi 25 avril, à l'avant-veille de l'ouverture des feux à Palexpo: «Aucun éditeur tunisien ne sera de la partie.» Ce qui paraît tout de même étrange. De fait, un groupe de 12 éditeurs du pays a «adressé une lettre ouverte» vendredi 22 avril à Sonia M'barek, la ministre de la Culture. Ils y déplorent que «des institutions comme la Bibliothèque nationale, le Centre national de traduction, l’Institut national du patrimoine, le Centre des musiques arabes et méditerranéennes ou l’Agence de mise en valeur du patrimoine, aussi compétentes et prestigieuses soient-elles dans leurs domaines respectifs», ne soient pas représentatives du secteur privé éditorial tunisien.

Reste que la ministre est «ravie» que le salon ait accueilli la Tunisie et a tenu, lors de son discours à Genève, «à mettre l’accent sur les bonnes relations d’amitié tuniso-suisses notamment sur les plans culturel aussi bien que politique et économique. Elle a, dans ce sens, tenu à insister que cet échange et amitié augurent d’une qualité de dialogue fertile à instaurer autour de questions hautement cruciales et d’actualité.» Langage diplomatique, qui ne sera sans doute guère de nature à calmer les éditeurs fâchés, milieu où l'on est peu enclin à apprécier la langue de bois.

Les signataires, dont la prestigieuse maison Elyzad – présente uniquement au Salon africain – regrettent donc «que la Tunisie se présente (...) avec un profil étatiste» et «que le ministère n'ait pas engagé –comme les circonstances l'imposaient – une consultation plus large du secteur du livre en Tunisie. Ils dénoncent une gestion «en interne et au profit» des institutions de cette invitation genevoise «qui s'adressait (...) à toute l'édition tunisienne». Et en concluent que ce rendez-vous genevois, vu «l'énorme travail éditorial accompli depuis la révolution et durant ces cinq dernières années», «nous le ratons».

En fait, raconte Jeune Afrique (JA), «tout est parti de la découverte, à la mi-avril, du programme officiel de la participation tunisienne (...), dans lequel les thèmes du salon – à savoir le livre et le journalisme – sont pratiquement absents au profit d’interventions centrées sur les arts plastiques, le cinéma et l’histoire». Les éditeurs prétendent aussi qu'ils auraient pu participer au salon en payant «de leur poche les frais de voyage – alors même que la délégation tunisienne se composerait de près de 75 personnes: personnel du ministère, conférenciers, artistes, journalistes…».

Sur le fond, ils «se demandent en quoi des interventions autour de la Constitution, du Prix Nobel de la paix» décerné au Quartette du dialogue national tunisien en 2015, «du centenaire du leader du mouvement féministe, Tahar Haddad, ou encore de l’abolition de l’esclavage» servent vraiment le monde de l'édition. Ils le caractérisent de «mélange étonnant qui laisse croire que nous n’avons rien à présenter de pertinent, de nouveau et d’intelligent dans le secteur où l’on nous invite, celui justement du livre».

«Les éditeurs, poursuit JA, sont d’autant plus en colère qu’ils estiment que ce salon n’est pas dédié au tourisme et qu’il revient aux auteurs et aux éditeurs de révéler cette autre Tunisie.» Revendication «légitime», selon eux, qu'ils étayent par de récentes parutions littéraires, importantes à leurs yeux. Commentaire final de la journaliste: «L’incident peut paraître minime au regard des difficultés que traverse la Tunisie, confrontée aux défis de sa transition démocratique. Mais il confirme que certaines mauvaises pratiques, en perdurant, nuisent à l’image du pays à l’étranger.»

Politique ou littéraire?

Contactée par Le Huffington Post Maghreb-Tunisie, Monia Masmoudi, signataire de la lettre ouverte au nom de Sud Editions, affirme que le ministère «veut probablement profiter de cette occasion pour promouvoir la culture et le patrimoine tunisien en général. Politiquement c'est une occasion formidable pour la Tunisie, mais tout de même ça reste un salon du livre.» L'Union des éditeur tunisiens lui aurait «affirmé qu'une partie du stand et un éditeur serait chargé de représenter les autres éditions. Nous avons cherché à en savoir plus, l'Union des éditeurs n'en savait pas plus que nous.» Egalement contactés par ce même média, les institutions liées de près ou de loin au monde éditorial «n'ont pas répondu aux questions» ou sont «restées injoignables».