En 1973, les Editions Gallimard avaient écrit que «s’évader du bagne, se retrouver chef de la Sûreté, accepter des missions policières et politiques de plus en plus importantes, mais se savoir menacé chaque jour d’être remis aux fers en cas d’échec», cela avait été «l’incroyable et pourtant véridique histoire de Vidocq, […] géant hâbleur et génial […], enveloppé d’un halo de légendes». Voilà ce qui avait «permis à Georges Neveux d’écrire ses nouvelles aventures et à Marcel Bluwal de les réaliser à la télévision avec beaucoup de succès».

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Vidocq, dans cette série, c’était bien sûr Claude Brasseur, héros viril qui a tant marqué les téléspectateurs de l’époque, disparu ce mardi à l’âge de 84 ans. Vidocq, publié en feuilleton dans le Journal de Genève en 1968. Vidocq sublimé par Brasseur, dans ce feuilleton qui l’a rendu célèbre et dont Thierry Jobin rappelait les splendides décors, dans Le Nouveau Quotidien en septembre 1995:

Les Nouvelles Aventures de Vidocq, ses fiacres, ses cannes, ses redingotes parisiennes au XIXe… Ses amours troublantes et sadomasochistes avec la baronne de Saint-Gély, Danièle Lebrun en «maîtresse et garce qui attire Vidocq dans les pires pièges»… Une «relation ambiguë» qui «représente bien la richesse» de ce «héros mouchard, guéri du Mal».

Mais ce n’était là que le début. Récompensé par deux Césars, car il fut, avec La Boum en père de Sophie Marceau ado, dans Un Eléphant ça trompe énormément et dans les trois Camping, la vedette d’au moins deux générations. Fils des illustres comédiens Pierre Brasseur et Odette Joyeux, rappellent les agences de presse, cet acteur au regard vif et au sourire qui le rendait immédiatement sympathique était le filleul de l’écrivain américain Ernest Hemingway. Il a tourné avec Jean-Luc Godard (Bande à part, 1964), Costa-Gavras (Un Homme de trop, 1967) ou François Truffaut (Une Belle Fille comme moi, 1972). Excusez du peu.

Plus de 100 films du cinéma français en soixante ans de carrière, avec encore Renoir, Sautet, Téchiné, Blier… Mais «ce qui le caractérisait» aussi, «c’était l’amour du théâtre», a de son côté témoigné sur Franceinfo le metteur en scène Bernard Murat. «Cela lui venait de très loin. C’est une lignée, les Brasseur.» Bernard Murat évoque l’arrière-grand-père de Claude Brasseur, Georges Albert Espinasse, «qui a créé le rôle du Brésilien dans La Vie parisienne d’Offenbach». Son père, Pierre Brasseur, «était acteur au théâtre du Palais Royal. Claude et Alexandre (le fils de Claude) ont continué cette tradition-là».

Le Monde se souvient: «Brasseur Père et Fils, maison fondée en 1820»: «Le sous-titre du livre de Mémoires qu’il publie en 2014 (Merci! Flammarion) souligne l’importance à ses yeux d’avoir appartenu à une dynastie. De son vrai nom Claude Espinasse», il «aura donc hérité d’un pseudonyme familial». «Mais l’évocation de son enfance sera toujours douloureuse: ses parents ne s’occupent pas de lui. «Je n’ai aucun souvenir de ma vie avec eux et je dois dire que je m’en fous.» Ces parents égocentriques vont se séparer très vite, Odette Joyeux conservant un tel mauvais souvenir de Pierre Brasseur qu’elle en voudra à son fils d’adopter son pseudo.»

«Quelle émotion… Je suis la dernière d’Un Eléphant ça trompe énormément, témoigne la comédienne Anny Duperey dans Le Parisien. «Je me disais au moins il reste Claude, eh ben non… Cela m’émeut parce que c’était des comédiens et des camarades formidables. Avec Claude, nous n’avions qu’une scène, celle de l’anniversaire surprise. […] Claude a pris des cours jusque très tard. Lors du tournage de l’Eléphant, il m’avait dit: j’ai besoin de m’améliorer. Je ne joue pas assez pour apprendre tout ce que j’ai à apprendre. Les acteurs ne jouent pas assez pour s’entraîner à des choses différentes.»

«C’était un grand travailleur perfectionniste, ajoute-t-elle. Alors qu’à ce moment-là, il avait déjà bien entamé sa carrière! Il était humble, comme les autres d’ailleurs. J’allais aussi souvent voir Claude au théâtre parce que je le trouvais merveilleux.» Tout comme Guillaume de Tonquédec, qui rappelle son compagnonnage amical sur Franceinfo avec le papa de Vic… (ci-dessous). Et Brasseur, c’était aussi «l’acteur amoureux du sport» comme le souligne L’Equipe, «de sa passion pour la boxe à ses exploits sur le Dakar aux côtés de Jacky Ickx en passant par son rêve olympique brisé en bobsleigh, le sport a rythmé» toute sa vie.

«Claude Brasseur n’ignorait pas les règles de la promotion et du passage à la télévision», dit aussi l’INA. Sur le plateau de Tout le monde en parle, les interviews devenaient parfois surréalistes. Avec notamment la rubrique «Interview nulle», à laquelle s’était de bonne grâce prêté Claude Brasseur en 2002:

«Exercice délicat face aux caméras, des questions absurdes qui font appel au sens de la répartie et à l’esprit de l’invité. Aidé par un Olivier de Kersauson en grande forme, Claude Brasseur imaginait ainsi, après quelques réponses assez plates, que s’il était «en vente dans un sex-shop», il serait un «préservatif»: «C’est exactement comme les metteurs en scène: les préservatifs, ça rassure quand on en a un, mais quand y en a pas, qu’est-ce que c’est bon!»

L’Alsace lui consacre même son éditorial du jour: «Les grands acteurs ne meurent jamais. […] Sa voix rauque, reconnaissable entre toutes, continuera de résonner longtemps dans l’esprit des Français. Qui, sérieusement, pouvait ne pas aimer cet acteur à la gueule cassée et à l’œil pétillant? […] Brasseur n’était probablement pas le patronyme le plus facile à porter pour le jeune Claude marchant dans les traces de son père, Pierre. Ce Brasseur-là s’est fait un prénom, devenant, à son tour, un seigneur.»

Il a «surfé […] sur une mer de cinéma populaire en cabriolant sur quelques crêtes de la Nouvelle Vague. Second rôle indétrônable, voix cassée dans le médium à la saturation rapide, agitation de fort en gueule, physique tassé mais souple de baron à l’œil perçant dont le visage se trouvait aspiré par un grain de beauté dont on aurait pu jurer qu’il était doté lui aussi d’une expressivité dramatique, Claude Brasseur, figure tout-terrain du cinéma et des planches français», est mort, «enfant de la balle au paradis», écrit enfin Libération. Et c’est infiniment triste.


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