A San Francisco, pour un Européen lecteur compulsif de presse quotidienne, la première chose qui frappe est la disparition quasi totale de la presse papier. Elle n’existe pas ou plus. Ne cherchez pas un kiosque Payot, un coin Relay ou un W.H Smith, comme ils s’en trouvent encore en Europe. Si vous vous obstinez, vous finirez par trouver, à Berkeley, devant l’entrée d’épiceries fines, quelques rares caisses métalliques à pièces, survivantes d’une invention née justement à Berkeley en 1947 sortie du cerveau de George Hemmeter. Mais à l’évidence, les indigènes n’achètent plus de journaux.

Dans le métro, personne ne dépliera un journal, comme si le support papier avait disparu, balayé par les smartphones. Ultimes traces de la presse papier: les quelques magazines enveloppés dans un sac plastique, jetés devant des maisons et qui signalent que là, un riverain souscrit encore un abonnement à un journal.

Les librairies aussi ont disparu

Et ça n’est pas le tarif des journaux qui explique la débâcle des quotidiens papiers: à peine 1,50 $ pour The Wall Street Journal, pareil pour le San Francisco Chronicle! Bars et restaurants dans les quartiers bobos (on les reconnaît aux pancartes Bernie plantées dans les jardinets privés, et qui n’ont toujours pas été retirées), semblent être les ultimes dépositaires de ce qui survit aujourd’hui de la presse sur support papier.

Autre disparition: les librairies. Faites l’expérience de tourner autour de l’université de Berkeley, établissement de 35 000 étudiants, où sont passés rien moins que 8 médailles Fields et 72 prix Nobel. Sillonnez les rues et artères dans tous les sens: vous aurez vite cessé de compter les pizzerias et autres Starbucks, mais vous ne trouverez pas ce que l’on continue, en Europe, à ranger sous le nom de librairie: un magasin avec des rayonnages bourrés de livres, rangés par discipline, par pays, par auteurs, par collections avec, parfois, des fiches de lecture manuscrites rédigées par un des libraires et qui vous recommandent la lecture de l’ouvrage.

Si les Américains lisent, la tendance est à la baisse

La plus grande «librairie» de Berkeley présente un large choix d’ouvrages d’occasions, beaucoup de jeux vidéo, des DVD, des vieux vinyles, des cartes postales mais ressemble davantage à un stand du marché aux puces qu’à ce qu’à Genève, Paris, Londres ou Rome on désigne encore sous le nom de librairie.

Et si les Américains lisent, la tendance est à la baisse. Une vente moyenne dans l’édition universitaire se chiffre à moins de mille exemplaires, ce qui est dérisoire, sachant que les bibliothèques universitaires achètent à l’aveugle tout ce qui est susceptible d’intéresser leurs étudiants.

Ceux-ci, y compris dans les universités publiques comme à Berkeley, sont des clients et, compte tenu de droits d’écolage de l’ordre de 35 000 dollars (que majorent hébergement, nourriture, assurances, transports, etc.), ne manquent pas de le rappeler si nécessaire. Voilà pourquoi les bibliothèques universitaires américaines sont devenues le bon client pour les éditeurs scientifiques. Elles sont même parfois leur unique acheteur.

Uber est partout

Troisième trait frappant: Uber (X, Pool, etc.) et son concurrent Lyft ont généralisé le taxi à bon marché. En Uber Pool, vos trajets peuvent vous coûter 2 $ (soit le prix d’une course dans un pays comme la Tunisie), dans des voitures plutôt de haut standing. Aux commandes du véhicule, votre conducteur pourra être un Yéménite débarqué voilà trois ans d’un pays à feu et à sang et le bonhomme qui montera à vos côtés pendant la course partagée sera un Russe venu acheter des oranges.

Lyft a décliné l’offre de taxi à destination des parents inquiets, soucieux que leur rejeton revienne intact de l’anniversaire de son petit camarade, et des femmes redoutant la présence d’un homme harceleur à leurs côtés. Bref, les firmes procèdent à une customisation du service taxi, conformément aux souhaits et phobies de chacun. Et contrairement à tant de taxis qui circulent encore en Europe en se fiant à un annuaire des rues sur support papier, ces véhicules sont équipés d’un GPS, ce qui ne gâche rien.

La distance qui nous sépare de la Californie est une frontière illusoire

Faut-il préciser que ces voitures sillonnent la ville en permanence, ce que ne fait pas le métro pourtant efficace à San Francisco, et que le tarif des courses varie jusqu’au quart du prix des transports en commun.

Ces formules de déplacement sont aussi adaptées à une grande ville où les occasions de rencontre sont rares: assis devant, à la droite du chauffeur, vous voilà en compagnie d’un conducteur avec qui, si vous le souhaitez, vous partagerez vos humeurs du jour, ce que vous ne songeriez pas à faire dans un métro ou un tram, au risque d’être taxé de «gros lourd» ou de névrosé. Quel que soit le résultat des «class action» en cours contre la plateforme Uber, le service rendu est incontestable et survivra.

Ce que nous réserve la révolution technologique en cours reste confus. Ce qui est certain, c’est que ce qui mijote bouleverse déjà le quotidien social, professionnel, technologique de ceux qui, à San Francisco, vivent au cœur de cette révolution et la mette en pratique au quotidien. Mieux vaut être lucide: la distance qui nous sépare de la Californie est une frontière illusoire.


François Garçon, historien, essayiste, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.