Ce n’est pas tous les jours que 24 heures franchit la Versoix d’un allègre petit saut. Il faut croire que le quotidien vaudois a jugé le sujet suffisamment important pour y consacrer sa Une et publier, de concert avec la Tribune de Genève, son éditorial du jour sur les affaires de la République. Car Genève – voilà la grosse nouvelle de mardi – veut en finir avec l’hypocrisie qui entoure la situation des sans-papiers. Reconnaissant leur contribution à l’économie et leur intégration sociale, le canton veut faciliter leur régularisation tout en luttant contre le travail au noir et la sous-enchère salariale. Inédite en Suisse, l’opération Papyrus devrait permettre à quelques milliers de sans-papiers d’obtenir un permis B ces deux prochaines années.

Lire aussi: Genève se lance dans la régularisation des clandestins

Alors, que dit-il, ce texte commun aux deux navires amiraux de la presse alémanique? Que ce projet «offre de la clarté aux gens de l’ombre». Et que «les incertitudes de la procédure de régularisation d’hier laissent aujourd’hui place à des critères transparents et objectifs». Donc «de quoi permettre à des milliers de gens de se dévoiler aux autorités sans la crainte d’une décision arbitraire».

Lire aussi: Clandestins: la leçon genevoise

L’idée devrait aussi «assainir des secteurs particulièrement touchés par le travail au noir et la sous-enchère salariale, comme l’économie domestique», qui plus est avec un «intérêt financier […] non négligeable», puisque «chaque année, des dizaines de millions de francs générés par l’économie clandestine échappent aux caisses de l’Etat. Durant la dernière décennie, la Suisse a régularisé la situation d’environ 4000 personnes. Les trois quarts d’entre elles vivaient dans l’arc lémanique. La preuve du pouvoir des cantons sur ce dossier. Encore faut-il l’assumer. Genève est, à ce titre, exemplaire.» Un geste que salue aussi le vice-président de Foraus:

Titre similaire – «Genève montre l’exemple» – plus à gauche: Le Courrier ne peut évidemment «que se réjouir du pas important qu’implique cette opération Papyrus, qui permettra à des personnes […] de ne plus vivre dans la peur d’être expulsées et de sortir – un peu, du moins – de la précarité». Le quotidien genevois précise que celles qui sont concernées sont des «femmes pour la plupart et en grande partie actives dans l’économie domestique». «Ces personnes compensent, pour des salaires de misère, des manques patents d’infrastructures. Notamment dans l’accueil de la petite enfance et les soins aux personnes âgées.» Elles réclament donc leur dû avec impatience:

Mais «ne nous voilons pas la face», poursuit le même journal: «Il s’agit bien d’un compromis. L’opération Papyrus ne bénéficierait qu’à quelques milliers de travailleuses et travailleurs sans statut légal. […] Elle n’ôte rien à une exigence de base: que toute personne qui travaille en Suisse bénéficie d’un permis de séjour. Car «tout est difficile» lorsque l’on n’en a pas: «On vit dans la crainte tout le temps. Même la sonnerie de la porte me faisait peur, à cause de la police. Alors quand j’ai reçu mon permis, j’ai pleuré», témoigne dans 20 minutes Barbara, Brésilienne arrivée au bout du lac en 2009 comme femme de ménage et aujourd’hui dans la restauration, [qui] fait partie des 590 personnes sans statut qui ont déjà été régularisées dans le cadre de la phase test de l’opération Papyrus, lancée en 2015.»

Pierre Maudet «très à cheval»

Mais attention, prévient encore Le Courrier, «cet accord ne doit surtout pas faire oublier que la Confédération», qui a donné son blanc-seing, «continue en parallèle de durcir les conditions d’asile, criminalise les requérants et procède à un nombre croissant d’expulsions scandaleuses. Une politique de renvois que le canton de Genève applique d’ailleurs avec zèle.» Le conseiller d’Etat Pierre Maudet confirme: «Mon rôle, c’est de faire respecter la loi. Je suis très strict en matière de renvois. Mais, en tant que ministre de l’Economie, je suis aussi très à cheval sur le fait de ne pas avoir de zones de non-droit, notamment dans l’économie domestique, la construction, la restauration et l’hôtellerie», dit-il à la RTS. Voilà de «nouveaux chemins», se réjouit le syndicat Unia sur son site et sur Twitter:

«Combien cela donnera-t-il de régularisations au bout du compte, tout est ouvert», relève pour sa part la Neue Zürcher Zeitung, qui précise que l’on pourrait fixer «un plancher comme un plafond» dans cette opération que le Tages-Anzeiger et le Bund résument un peu abruptement en titrant: «Genf legalisiert seine Sans-Papiers.» Le Blick est plus proche de la réalité, qui nuance: «Genf erleichtert Anerkennung von Sans-Papiers» – «Genève facilite la reconnaissance des sans-papiers».

Des amalgames

Bien sûr, Papyrus ne plaît pas à tout le monde. Sur la page Facebook de Pascal Décaillet, qui a mis en ligne la vidéo de son émission de mardi soir Les Yeux dans les yeux (avec Pierre Maudet) sur la télévision locale genevoise Léman Bleu, on peut lire ce commentaire d’internaute: «On se demande pourquoi les gens font encore des démarches pour entrer dans notre pays! Il faut savoir qu’il y a des personnes dans le monde à qui, par le passé, les ambassades ont refusé une autorisation d’entrée en Suisse et qui ont donc renoncé à venir, alors que d’autres n’ont tout simplement pas tenu compte de ces décisions.»

Les amalgames ont la vie dure, propagés par les citoyens genevois qui critiquent «celles et ceux qui ont violé les lois» et «qui sont aujourd’hui récompensés. […] Vous avez dit éthique, morale, justice?!»