Le système de santé suisse est l’un des plus libéraux parmi les pays développés. En 2015, selon les chiffres de l’OCDE, la part des coûts de la santé assumée directement par les ménages (via les primes et franchises) y est de 32%, contre seulement 22% en Belgique, 16% en Suède ou 15% en Allemagne. Qui plus est, ce financement par les ménages est fortement antisocial, puisque les primes ne sont pas proportionnelles au revenu. Les caisses privées y prélèvent des frais administratifs importants, de l’ordre de 5 à 10%, utilisés pour rémunérer très généreusement leurs dirigeants. Seule une caisse publique peut mettre fin à cette dérive, c’est pourquoi le lancement d’une initiative populaire permettant aux cantons d’adopter un tel système doit être soutenu, malgré son caractère limité.

Une caisse publique se soucierait également de la prévention, un aspect essentiel de la politique de santé, pourtant négligé aussi bien par les caisses privées que par la droite conservatrice, qui, en 2012, a torpillé au parlement une loi fédérale en la matière. L’autre enjeu majeur en matière d’assurance est celui de la couverture, qui reste lacunaire: les initiatives populaires lancées par la gauche radicale en Suisse romande, en faveur d’un remboursement des soins dentaires, permettraient de combler l’une des plus importantes parmi ces lacunes.

Emprise des cliniques privées

Mais la logique du profit ne domine pas seulement dans le domaine des assurances. Depuis 2012, une réforme de la LAMal a permis aux cliniques privées d’étendre leur emprise sur le système de santé, en leur donnant accès aux prestations de base et au financement public par les cantons. Les Hirslanden ou encore CIC se sont dès lors rués sur les prestations les plus rentables (examens radiologiques par exemple), laissant les cas lourds et coûteux (patients affectés par des polymorbidités, services d’urgence, etc.) à la charge des hôpitaux publics. De manière plus problématique encore, la logique de la rentabilité pousse les cliniques à multiplier des examens médicaux, y compris quand ceux-ci ne sont pas nécessaires! Dans le canton de Vaud, les autorités auraient pu fixer des cautèles pour limiter une telle dérive – en refusant aux cliniques l’accès aux prestations de base – mais leur lobbying actif a eu raison de l’opposition toute relative du chef du Département de la santé.

La course à la rentabilité imposée par contrecoup sur les hôpitaux publics conduit à une pression accrue sur le personnel – les cas d’arrêts de travail pour burn out, élevés parmi les soignant-e-s, en témoignent – et à une mise en cause de certaines prestations hospitalières de proximité, par exemple à Aigle, Montreux ou sur les deux sites de Vevey. Les autorités cantonales doivent combattre une telle évolution, en consacrant aux hôpitaux publics des moyens supplémentaires. Inutiles de préciser que ceux-ci seront plus difficiles à trouver si, malgré le rejet de la RIE III fédérale, le Conseil d’Etat persiste dans sa volonté de baisser massivement le taux d’imposition des grandes entreprises à 13,7%, ce qui entraînerait plus de 600 millions de pertes de recettes annuelles.

Rationaliser les coûts

Finalement, plusieurs approches sont à encourager afin qu’une préoccupation communautaire authentique pour la santé et les soins prévale sur la logique du profit. Citons d’abord une exploitation rationnelle par les institutions sanitaires des nouvelles possibilités offertes par l’informatique, notamment pour la réduction des examens inutilement répétés par l’échange des résultats ou pour la surveillance détaillée de l’évolution des maladies dans la population. Evoquons ensuite le soutien, par les pouvoirs publics, au mouvement d’«empowerment» des patients, en expansion ces dernières années mais régulièrement récupéré par l’industrie du soin. Réfléchissons encore à l’encouragement à reprendre la production de certains médicaments onéreux dans le réseau des hôpitaux publics (telle qu’elle se pratique déjà dans les hôpitaux universitaires, à une échelle pour le moment restreinte). Enfin, envisageons une meilleure intégration des ressources non médicales de santé et de soin, de l’alimentation aux médecines complémentaires en passant par les cours de yoga et les groupements d’entraide bénévoles.

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