En bateau

Santo subito

C’était dimanche matin. Mon café au lait refroidissait tranquillement sur la table de la cuisine. Au loin, les bruits de la maisonnée me parvenaient étouffés par la porte close, tandis que j’entamais, la tête dans le coton dominical, ma traditionnelle revue de presse sur tablette numérique.

Soudain, aux alentours de 10h20 – entre 10h19 et 10h27 précisément – je me prends d’un coup, dans les yeux et les oreilles, une déferlante d’alertes breaking news, ding-ding, pouèt-pouèt, bip-bip, nut-nut, car chaque application média fait désormais un bruit différent pour mieux solliciter mon attention. Simultanément, mon téléphone, qui n’était pas loin, se met, lui aussi, à vibrer à toute berzingue.

Que se passait-il? Un tremblement de terre? Une catastrophe aérienne, maritime ou ferroviaire? Une OPA sur un ex-fleuron de l’industrie française? Un scrutin présidentiel dans une république bananière? Le décès d’une vieille actrice oubliée?

Rien de tout ceci qui, généralement, survient le dimanche. Les médias de la terre entière m’avertissaient seulement que le pape des catholiques venait de décréter saints deux de ses éminents prédécesseurs.

Chic, me dis-je, voilà que je suis alertée «en temps réel» d’un événement dont on savait depuis des mois qu’il allait se produire. Un événement si bien inscrit à l’agenda de l’humanité que toute la semaine médiatique précédente avait été jalonnée d’analyses, de «décryptages» et de commentaires sur le sujet. Quel être vivant, à la fois sourd, analphabète, extraterrestre et agnostique intégriste, ignorait ce dimanche matin que le 27 avril 2014 était la «journée des quatre papes», dont deux ressortiraient saints? Et qui, franchement, aurait réclamé d’en être alerté dans l’instant?

A la décharge de mes estimés confrères en rédaction numérique, qui sont chargés de «pousser» ces alertes, le ridicule de la situation ne leur incombe pas en personne. Il revient au système dans son ensemble. Car contrairement aux bienveillantes intentions affichées, les alertes servent moins à rendre service à l’utilisateur, sur le mode «soyez informés en temps réel de ce qui compte dans l’actualité», qu’à rappeler en permanence l’existence du média X ou Y dans un environnement hyper-concurrentiel. Il n’y a qu’à compter. Entre mon téléphone et ma tablette, plus de vingt applications médias, qui ont toutes plus ou moins la même fonction, se disputent mon attention. Emettre une alerte, c’est faire comme les autres. Mais surtout, c’est tenter de ne pas disparaître. Et même sur un événement attendu ou sans surprise, c’est une manière de dire «hé ho, tût-tût, si jamais, on est là et on couvre l’événement». Ainsi roule l’économie de l’interruption.

Quant au «temps réel», il n’épargne plus personne, me dis-je, et pas même les saints. Jean Paul II et Jean XXIII sont ainsi les premiers, en deux mille ans de christianisme, dont l’Histoire retiendra, non seulement l’année et le jour, mais aussi la minute même où ils ont basculé dans l’éternité: entre 10h19 et 10h27, ils ont quitté le statut de «bienheureux» pour tomber dans celui de «saint». Boum, santo subito. Depuis le temps que j’entends dire que l’Histoire s’accélère, je viens peut-être seulement de comprendre ce que cela signifie.

Voilà que je suis alertée «en temps réel» d’un événement dont on savait depuis des mois qu’il allait se produire

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