A Son Altesse, l'Impératrice des Mathématiques

Madame,

C'est avec le plus profond respect que j'ai l'honneur de me déclarer de Votre Majesté Impériale, le très humble et obéissant serviteur et sujet. Jamais je n'aurais l'impudence de Vous écrire personnellement, Madame, si une affaire des plus graves ne mettait en péril l'Union de Votre Empire et l'Image d'une couronne, qui, depuis Votre accession au Trône, n'a connu d'ombre ni ne troubles.

Votre Eminentissime sagacité vous aura permis déjà de saisir la nature de ma démarche. Je veux prendre la défense ici de votre distingué serviteur et dévoué bouffon: Barrigue. Depuis deux lustres bientôt, l'Amuseur offre à Votre illustre cour le meilleur de son humour. Barrigue a contribué à faciliter l'accès des plus littéraires de Vos sujets aux lumières d'un règne glorieux. Votre bouffon, Vous ne l'ignorez, vient de se faire bannir de l'Empire à l'instigation d'une poignée d'esprits secs.

Ma lettre n'aurait de valeur, si je n'étais un ancien élève de la méthode Barrigue. J'ai connu, Madame, le premier Manuel d'Enseignement des Mathématiques dans lequel il exerçait son art. Cet événement fut reçu, par mes camarades et moi-même, comme une libération. Je me souviens avoir même lu en avance les pages d'un manuel, pour la première fois de ma vie, afin d'en connaître les plaisanteries. Sans vouloir offenser Son Altesse Impériale, je me permets de Lui signaler qu'avant l'arrivée de Barrigue, le carré de l'hypoténuse, les équations à trois inconnues, l'arrivée d'un train en gare ou l'âge du capitaine n'ont que très rarement provoqué de sincères fous rires dans la foule de vos sujets. (Sauf peut-être le jour où, lorsqu'elle calculait la surface d'un trapèze, la maîtresse a glissé sur une craie humide, avant d'effectuer un vol plané de longueur inversement proportionnelle à l'adhérence de ses semelles. Mais c'est une autre histoire!)

Les Mathématiques dites modernes ont peut-être creusé encore le fossé qui séparait notre génération de nos aînés, élevés au problème traditionnel, mais les dessins de Barrigue ont au moins ouvert notre esprit à la valeur humaine de Votre illustrissime Univers, ils nous ont fait rire de concert avec nos professeurs, permis de nous en rapprocher et, finalement, de Vous louer avec plus de ferveur encore. Mes souvenirs de Mathématiques les meilleurs, Madame, sont ceux mémorisés avec Barrigue.

Daigne Sa Majesté, pour l'avenir de l'Empire, gracier Son humble et génial bouffon. Daigne, L'Impératrice, pardonner encore à un méprisable élève de Lui avoir transmis son insignifiant avis et agréer l'hommage de sa plus profonde déférence.

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