Christoph Schlingensief est malade. Le Schauspielhaus de Zurich l'a annoncé jeudi soir: les représentions de février de «Attabambi in Pornoland, le voyage à travers le cochon» du metteur en scène allemand sont annulées pour des raisons de santé. Le mois prochain peut-être, le public reverra apparaître la pièce scandaleuse sur le menu des nuits les plus folles. A Zurich, le public se demande toutefois s'il faut souhaiter un prompt rétablissement à Schlingensief et beaucoup doutent de son retour sur scène en mars.

La vérité de cette soudaine maladie est en fait bien improbable. Tout cela sonne plutôt comme un abandon. Voici une semaine que le Schauspielhaus, à coups de e-mails rectificatifs destinés à «ne pas être publiés», tente d'étouffer une affaire idiote de tapage nocturne survenue à la suite d'un concert donné dans les murs du théâtre et à l'issue duquel Schlingensief, spectateur à titre privé, se serait battu avec des policiers.

Naturellement, la presse s'est jetée sur cette anecdote. Schlingensief s'évertue à donner des leçons au Monde, à l'Economie et à la Politique et tente de faire comprendre, peut-être à juste titre, qu'il est difficile de séparer vie privée et vie publique, intimité et spectacle, morale personnelle et éthique professionnelle. Ainsi passe-t-il son temps sur scène à interpréter des personnages (artistes, politiciens et hommes d'affaires) qui se badigeonnent les fesses de caca, violent leurs enfants et tuent des bêtes sans défense. Tout ça ajouté à un discours tiersmondoaltermondialiste, où le foin fait autour des «quelques» milliers de morts occidentaux provoqués par le terrorisme est mis en relation, peut-être à juste titre, avec le silence qui entoure les centaines de milliers de morts de malnutrition en Afrique.

Jusque-là, mis à part l'ennui que procurent deux heures et demie sans pause d'un spectacle vindicatif et bruyant, on reste dans le cahier des charges de «l'artiste officiel»: provoquer, faire réfléchir et, surtout, faire plus de politique que d'art. C'est «l'artiste engagé», le seul, notons-le en passant, accepté dans le monde de la Grande Culture. Le reste, c'est du folklore, du divertissement ou, pire, de «l'animation pour les jeunes» – la presse culturelle en parle peu.

Le metteur en scène a révélé le conflit qui l'oppose au théâtre dans une lettre ouverte envoyée jeudi à la presse et diplomatiquement condamnée par le Schauspielhaus. Il accuse la direction du théâtre de ne pas le défendre, ni de s'engager clairement dans sa lutte contre toute forme de réaction et de répression. Il vient de se faire remettre en place.

Schlingensief avait oublié que, si les grandes institutions de la culture subventionnée ont pour tâche de présenter un contenu provocateur, anticonformiste et critique – «l'art officiel» –, elles restent, dans leur structure, des machines bureaucratiques conformistes et réactionnaires.

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