Comme les Genevois, les Zurichois vivent entre deux rivières, la Limmat et la Sihl. Comme les Genevois, les Zurichois ont construit leur ville sur la bande de terre triangulaire qui sépare les rives du lac de la jonction des deux cours d'eau. Ça permet de faire marcher les moulins, de naviguer et, en plus, de remplir d'eau les fossés qui séparent les remparts de la ville du reste du monde (remparts qui, contrairement aux réalisations genevoises, sont restés inondés et constituent aujourd'hui l'une des plus belles promenades de Zurich). Le genre de situation donc qui permet de devenir l'une des villes les plus importantes d'Europe, pour autant qu'on ajoute à ces qualités une agriculture efficace alentour, de bonnes voies de communication, une certaine stabilité politique, des règles morales strictes pour la population et une ouverture d'esprit en matière de crédit, de profit financier et d'accueil des étrangers.

Tout comme les Genevois, les Zurichois préfèrent l'une des deux rivières et n'aiment pas l'autre. Ils aiment la Limmat, qui sort du lac – on se permettra de la comparer au Rhône. Son eau est claire, décantée par un long et calme séjour dans le lac, le flux régulier et abondant. Elle traverse la vieille ville, puis les meilleurs quartiers et rafraîchit en été les baigneurs de trois bains publics différents.

Mais, avant de se jeter dans l'Aar, puis dans le Rhin, ses eaux rencontrent celles de la Sihl, la deuxième rivière (on la comparera à l'Arve). Pouah! La Sihl est du genre «petite rivière imprévisible des Préalpes», la Sihl a mauvais caractère, elle a longtemps débordé de manière annuelle, à la moindre pluie, elle devient toute brune et boueuse, au moindre gel, elle gèle; en été, elle est presque sèche. L'enfer!

Donc, comme ils ne l'aiment pas et qu'elle le leur rend bien, les Zurichois ont maté la Sihl en l'enfermant dans de vilaines rives très hautes et en construisant une autoroute, 20 mètres au-dessus des flots. Une autoroute sur une rivière? Oui, tout à fait, deux rangs de piliers de 5 mètres de diamètre, quatre pistes à voitures et quelques millions de tonnes de béton posés dessus. On a commencé à construire ça dans les années 70, bien entendu. Après, lorsque les écologistes sont devenus une force politique, après la crise pétrolière, après les débuts de la série Dallas – dans les années 80 – les Zurichois ont commencé à trouver ça lourd – une autoroute sur une rivière – même s'ils n'aimaient pas trop la rivière. Et l'autoroute n'a jamais été terminée (elle devait rejoindre le centre-ville). Elle est aujourd'hui tronquée et son moignon déverse plein de camions à l'entrée du centre de Zurich. Maintenant, on aime. La détruire? Mon Dieu, vous n'y pensez pas! On verrait cette horrible rivière. En plus, on est au XXIe siècle, les années écolos, c'est fini! Et l'autoroute sur la Sihl devient LE lieu à la mode de la ville. Tout le monde veut avoir un loft en face de l'autoroute suspendue. D'ailleurs, il s'en construit plein. On appelle ça l'«urban feeling».

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