«C'est nos vices!» Daniel de Roulet l'a dit bien fort, dimanche soir, lors de Mise au Point, l'émission des gens de gauche de moins de 50 ans. Sourire aux lèvres, décontracté, discours intelligent et sympathique; l'un des intellectuels les plus intéressants du cross-over linguistique du pays s'est permis une plaisanterie lacanienne dont voici la nature.

Jadis persona non grata, Daniel de Roulet fait partie aujourd'hui des membres les plus désirables de la gauche con grappa (eh oui, le caviar des années Mitterrand et les sushis des années 1990, c'est fini!). L'écrivain parlait donc de son patriotisme: un mélange d'amour pour le 1er Août – qu'il aime autour d'un feu et quelques lampions – de devoir de critique envers nos institutions, de désir d'action et de désobéissance contre les injustices du système. Il venait là de résumer son subtil concept de «patriotisme clandestin», sorte de Heimatschutz underground, héroïsme d'une élite patriote-socialiste.

Il soulevait aussi quelques problèmes récents: par exemple, l'inconscience à ses yeux de certains médias à condamner sans discernement les antimondialistes. (Il visait, soit dit en passant, les pages aux douces teintes peau de chamois et lie de vin, que vous tenez dans vos mains!)

Il s'est mis ensuite à parler du mal du pays, qu'il ressent lorsqu'il réside loin de nos prairies, là-bas, en Amérique: «C'est toujours agréable de rencontrer des Suisses à l'étranger et de parler ensemble du goût du Cenovis.» Daniel de Roulet a parfaitement raison, il n'y a pratiquement qu'avec des Suisses – et encore pas tous – qu'on peut parler d'une pâte à tartiner dont l'âpreté fait grimacer plus de 6 milliards de terriens. C'est le goût de nos vices et ça ne se partage pas avec n'importe qui!

Les vices, notons-le au passage, c'est comme la culture, qui elle-même est comme la Mettwurst: moins on en a, plus on l'étale. Le Suisse, qui n'est de loin pas le peuple le plus vicieux du monde, s'amuse donc à se faire des tartines entières avec peu de chose. Mai c'est une autre histoire.

Quand j'étais petit, je me posais beaucoup moins de problèmes qu'aujourd'hui sur les soucis du pays. Dans ma famille, on ne mangeait pas de Cenovis. Sur la table de ma grand-mère trônait toujours un condiment bien plus sécurisant, un cylindre jaune remplit d'aromates magnifiques: le Mirador. Vous ne connaissez pas? Mais oui, c'est la copie du «Fondor», qu'on trouve à Migros. Je me suis beaucoup amusé avec ce Mirador planté au milieu de la table, comme s'il devait surveiller la discipline des petits pois, observer les regards en biais des yeux de la soupe et mettre son grain de sel partout où un plat semblait manquer de «Goût Suisse».

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