L’ex-président français, son avocat et un haut magistrat étaient soupçonnés de «trafic d’influence», «recel de violation du secret professionnel» et «corruption». Sur les photos prises à la sortie du pôle financier du Tribunal de grande instance de Paris ce mercredi matin, le visage est sombre, à la fois tendu et fatigué: plus précisément, vers deux heures du matin cette nuit, Nicolas Sarkozy a donc été inculpé – «mis en examen» comme on dit en France – «pour trafic d’influence actif, corruption active et recel de violation de secret professionnel» à l’issue d’une garde à vue sans précédent, d’une quinzaine d’heures.

C’est grave, à en lire le dossier à charge clairement résumé par RTL et sur le site de France Télévisions. Et il va attaquer sur l’illégalité des écoutes, sans doute. Les protagonistes de l’affaire? Ils sont sur France Info. «Le délit de corruption active est le plus grave», écrit Le Monde. «Réglemente par l’article 433-1 du code pénal, il prévoit une peine pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison. Selon l’un de ses journalistes, ce délit est le «stade supérieur du trafic d’influence»: «S’il est condamné, M. Sarkozy pourra aussi, selon un document publié sur le site du Ministère de la justice, au titre de l’article 432-17 du code pénal, voir sa peine assortie d’une peine complémentaire, prévoyant la déchéance des droits civils et civiques, l’interdiction d’exercer une fonction publique ou une profession, ou encore l’exclusion des listes électorales pour une durée limitée»:

Bigre… Flash-back. C’était le 18 avril 2012, peu avant l’élection de son successeur… Via le site Eurotopics, on avait lu dans l’inénarrable blog «Sarkozysme culturel» de L’Express: si François Hollande est élu, «Sarkozy et son style politique seront […] vite oubliés. […] Qu’est-ce que le sarkozysme? Qu’en restera-t-il […] dans l’histoire de la droite? Que deviendra-t-il dans les manuels d’histoire? […] Une agitation un peu vaine? Un volontarisme sans sens de la réforme? Un bonapartisme? En réalité, […] il ne restera rien du sarkozysme […]. Même la droite aura du mal à se réapproprier la figure et le bilan, la technique politicienne et le sens médiatique. Pas davantage l’homme. […] La parenthèse sera refermée et nul n’aura une grande envie de la rouvrir.»

C’est donc raté. Car maintenant, en somme, ce ne sont rien de moins que les ors de la République qui tremblent sur leurs pieds. Mais de toute manière, «même s’il n’est pas un citoyen lambda, Nicolas Sarkozy doit être traité comme un justiciable ordinaire», affirme ce mercredi matin La Charente libre. Même s’il «joue indéniablement […] une sorte de quitte ou double à la fois judiciaire et politique».

Le «filet dérivant»

«Le choc est grand de voir un ancien président de la République en garde à vue. Mais, après tout, n’est-il pas redevenu un justiciable comme un autre?» se demande de son côté Le Figaro. Tout en insistant sur le fait que «les juges travaillent selon la technique du filet dérivant», qu’ils passent «d’une affaire à l’autre, traquant la faille. En vain. Mais se raccrochant aussitôt à une nouvelle branche» et en reconnaissant que Nicolas Sarkozy est «aujourd’hui dans un tourbillon judiciaire exceptionnel».

Dans une tribune ravageuse livrée au même quotidien, le journaliste et écrivain André Bercoff estime, lui, que «la chasse au Sarko continue». Après avoir énuméré tous les noms d’oiseau dont on a affublé l’ex-locataire de l’Elysée et toutes les affaires qui ont pesé sur son quinquennat, il supplie: «Florilège authentique: le menteur. Le voyou de la République. La tache sur le drapeau. Le nabot. Le machin. Le facho. Le réac. Depuis deux ans, […] on aurait pu penser […] qu’il se ferait oublier, voire qu’il se tairait enfin à jamais. Que nenni: […], le ventre est encore fécond d’où peut jaillir la bête immonde. De Mélenchon à Marine, le souhait est le même: kill Sarko. Que l’on en finisse. […] Pour ne pas transformer la séquence, rage et volonté aidant, en retour du Comte de Montesarko.»

«Inédit», «sans précédent»

La presse internationale, dépouillée par Courrier international, n’est pas en reste, qui trouve tout cela «surprenant», «inédit», «sans précédent». C’est tout de même «la première fois dans l’histoire moderne française qu’un ancien chef de l’Etat est retenu en garde à vue», écrit l’Independent britannique. «C’est une mesure exceptionnelle qui a surpris la France au réveil. La célérité de cette opération a également surpris l’ensemble de la classe politique», renchérit, à Madrid, El País.

Alors que La Stampa de Turin ricane sur l’homme «qui fomente un coup contre ces «bâtards» de juges à Bordeaux» et proclame qu’«il ne s’agit pas du scénario d’un thriller politique de série B», le Financial Times rappelle le plus lourd: «L’ancien président et son avocat sont «soupçonnés d’avoir essayé de favoriser la promotion d’un juge d’instruction en échange d’informations» sur le dossier d’instruction concernant le financement de la campagne présidentielle de 2007 par des fonds libyens provenant de la famille Kadhafi.»

La «revanche» des magistrats

En mars dernier déjà, la Tageszeitung de Berlin parlait de «revanche» des magistrats: «Ils peuvent enquêter sur un ancien président sans que le sommet (le Ministère de la justice ou l’Elysée) leur mette des bâtons dans les roues. Bien entendu, la gauche au pouvoir apprécierait beaucoup que Sarkozy soit, comme Berlusconi, rattrapé par les tribunaux pour des «affaires» et des délits mineurs et se voit ainsi empêché définitivement de revenir en politique.»

Mais s’il le souhaite quand même, en espérant «reconquérir le pouvoir, Nicolas Sarkozy va devoir assumer devant les Français ce que les enquêtes ont révélé», clame pour sa part Libération. «En sachant» qu’il «ne restaurera pas son éthique en reprenant à la hussarde les rênes de l’UMP». D’ailleurs, «ce n’est pas la question de son retour qui devrait tarauder» ses amis, «mais celle de la figure politique et morale qu’il incarne aujourd’hui. Car une fois écartée la thèse grotesque du complot organisé à l’Elysée, avec la complicité d’une kyrielle de magistrats, il est une évidence qui touche jusqu’aux affidés de l’ancien président: les faits qui lui sont reprochés excèdent leur caractérisation judiciaire.»

Le boulet des affaires

Car «on n’est plus dans la logique des petits meurtres en famille, mais à ciel ouvert», souligne Le Journal de la Haute-Marne. Alors, même si l’affaire «a d’abord quelque chose de stupéfiant» et qu’«on a peine à se représenter un ancien chef de l’Etat, ancien ministre de l’Intérieur, face à des policiers comme un vulgaire quidam», […] «soyons clair, c’est objectivement la justice qui fera le sale boulot». Sous-entendu: à la place des Fillon, Juppé et autres Bertrand, qui «veulent tourner la page du sarkozysme». Un sentiment partagé par Le Républicain lorrain, estimant que ces derniers sont persuadés que «le boulet des affaires est trop lourd pour qu’il puisse envisager de se représenter».

Du coup, pour Midi libre qui met joliment en scène toutes les casseroles de «Sarko», «ce nouvel accroc judiciaire bouscule» singulièrement le calendrier. «Il voulait parler aux Français pour dessiner les nouveaux contours du bateau France»? Réponse ironique: «Il parlera peut-être, mais… à la barre d’un tribunal!»

Enfin, n’oublions pas la Neue Zürcher Zeitung qui utilisait, en français dans le texte, le 23 juin dernier, le terme de «folie des grandeurs». Le quotidien alémanique revenait alors sur la campagne de 2012 où «rien ne fut trop bon ou trop cher; certaines de ses 42 apparitions, comme celle de la place de la Concorde, ont coûté jusqu’à huit fois plus que prévu. Sarkozy avait loué un jet privé pour toute la campagne et demandait des loges insonorisées.»

Terrible. Décidément: parenthèse non refermée; le comte de Montesarko est de retour.

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