Le débat sur les relations internationales de la Suisse recèle généralement peu d'inconnues. Les positions des protagonistes sont claires; les argumentations si tranchées qu'elles paraissent irréconciliables. Ainsi, à l'ouverture des uns aux problèmes et défis de la société européenne s'oppose le culte du mythe, motif au non-changement, des autres. A l'optimisme constructif réplique un nombrilisme fondé sur des valeurs décrétées non seulement les meilleures (neutralité, démocratie directe, fédéralisme), mais encore immuables et en danger. Stratégie habile de séduction d'un électorat gavé à la peur… Sans oublier notre égoïsme étroit, sous-tendant une vision politique réduite aux avantages et intérêts immédiats, financiers de préférence; ou le renforcement des frontières, pour mieux rejeter l'autre et préserver cet illusoire coin de paradis «indépendant et neutre».

Rares sont aujourd'hui ceux qui rappellent que le projet européen, dont le fondement initial n'est autre que le maintien de la paix entre les pays membres (qui prévaut depuis plus de cinquante ans), contribue indéniablement à la prospérité commune, redistribuée notamment dans les régions défavorisées. Que penser des ambitions de l'UE de rouvrir le débat sur le rôle de l'économie, de l'environnement, du développement social? Que rétorquer aux efforts de transparence, d'entraide judiciaire, de lutte contre la criminalité économique? Surtout rien, dans un pays où le gouvernement joue les funambules, sur un terrain émotionnel. Il est pourtant des domaines où la Suisse ne peut plus privilégier l'isolationnisme. Certains méritent qu'on s'y arrête.

En 1997, la Commission européenne réaffirmait la nécessité d'un développement complémentaire des politiques économique, sociale, écologique et culturelle. Espoirs et craintes en l'avenir de la société, essor de la pluriculturalité, respect de la dignité humaine et accroissement des solidarités, revalorisation des libertés, démocratie et consensus sont inscrits au cœur d'une stratégie d'accompagnement des mutations sociétales. Parmi les voies tracées, relevons les principales: améliorer les relations entre travail rémunéré et non payé; créer de meilleures conditions d'emploi pour les 15-20 ans; aménager les modes d'éducation et de formation, en valorisant le cycle de vie et non le choix d'une profession; repenser les notions d'efficacité et de division du travail; etc. Priorité: «Faire en sorte que les politiques européennes communes ne détruisent plus d'emplois, mais qu'elles en créent.»

De ces propositions découlent des projets de société et la volonté de contribuer à l'élaboration d'une dynamique constructive autour du couple «économie et société». Ils ne doivent laisser insensible une Suisse confrontée aux mêmes phénomènes, et qui ne peut, seule, y apporter des réponses à long terme dans une économie globalisée. Par sa masse critique, ses synergies et potentiels d'innovation, l'Union européenne constitue un espace privilégié d'action.

Dans un même esprit, le Livre vert sur la politique sociale européenne postule que le progrès social comme allant de pair avec la restauration de la compétitivité économique. La création de richesses permettra d'offrir à la population des avantages sociaux accrus, privilégiant ainsi la cohésion sociale des Nations. Les buts sont avoués: promotion d'un mode de croissance générateur d'emplois; gestion efficiente des politiques publiques favorisant le maintien d'une protection sociale de niveau élevé; renforcement de l'intégration des personnes handicapées; développement de mesures dans les domaines de l'éducation, de l'information et de la législation, qui sont par ailleurs autant d'outils de lutte contre la discrimination raciste; etc.

Ces options de la politique sociale européenne méritent notre attention et notre engagement. Nous les partageons pleinement. Seuls, nous ne pouvons y aspirer. Voyons avec quelles peines nous révisons nos assurances sociales! Il est donc dans l'intérêt de la Suisse de profiter de ces dynamiques. Par ses expériences dans le domaine de la gestion fédéraliste des politiques sociales, notre pays serait un acteur écouté, influent. Il pourra, de plus, bénéficier des expériences d'autrui, car notre système social comporte d'innombrables lacunes et imperfections.

Elargir le sens et les horizons de la réflexion politique n'a de sens que dans une perspective: celle de reconnaître les limites de notre capacité de bâtir seul le futur en niant ou occultant notre interdépendance au monde. La Suisse se doit d'exprimer son existence au niveau international. Hors des lieux de décision, nous sommes vulnérables […]

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.