Il y a quelques années, je me suis livré à une petite expérience: comparer les biographies de différents commandants tchétchènes sur Wikipédia. Connaissant le sujet, je pouvais assez facilement distinguer celles rédigées par des pro-indépendantistes de celles rédigées par les services de sécurité russes; un non-initié, évidemment, aurait eu plus de mal à s’apercevoir des manipulations de part et d’autre. Sur la page du commandant Chamil Bassaïev, rendu tristement célèbre par la prise d’otages de Beslan, j’ai voulu modifier une ou deux affirmations particulièrement fausses: une heure plus tard, le texte original était de nouveau en place. Quelqu’un veillait.

Platon, déjà, se méfiait terriblement de l’écriture. «Car voici l’inconvénient… des discours écrits: vous croiriez, à les entendre, qu’ils sont bien savants; mais questionnez-les sur quelqu’une des choses qu’ils contiennent, ils vous feront toujours la même réponse. Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il n’est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni résister ni se secourir lui-même.» Mais cela, comment le sait-on? Parce qu’un texte, le Phèdre, a justement été écrit, par un homme nommé Platon, fils d’Ariston, du dème de Collytos.

La solution apportée au dilemme de Platon a été, historiquement, le concept de l’auteur: derrière le texte se tient un homme ou une femme, qui répond, de son nom et de son autorité, pour ce qui est écrit. Le journalisme, depuis ses débuts, n’a pas fonctionné autrement. Même quand les articles restaient anonymes (comme ils le sont encore dans The Economist), le titre, la rédaction, l’éditeur se portait garant de la fiabilité, de la véracité, ou même des biais idéologiques du contenu. Sa réputation en dépendait, et donc sa survie.

Avec la prolifération du Web, cette garantie disparaît: on se retrouve devant la parole qui effrayait tant Platon, cette parole qui ne peut pas se défendre, et qui s’avance sans garant. Là, tout est possible. Et donc, au final, presque rien, car que vaut une telle parole, une parole sans auteur? On débat beaucoup, depuis des années, sur l’avenir de la presse et de l’écrit. Je le fais dans ces pages avec deux personnes plus qualifiées que moi pour en parler. Mais j’ai une certitude: la presse, parce qu’elle s’avance à visage découvert, parce qu’elle porte publiquement la responsabilité de ce qu’elle affirme, ne disparaîtra pas. A côté de cette exigence-là, la question du format, des supports, importe peu. On lit les journaux ou le Web pour donner un sens au monde dans lequel on vit. Mais tout sens se perd si on ne sait pas qui parle, d’où et pourquoi.

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