L'Occident ignore tout de l'Orient: c'est la plainte constante des musulmans. Et ils n'ont pas tort. La crise mondiale déclenchée par les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone fait surgir des noms que les Européens et les Américains ont de la peine à épeler. Oussama Ben Laden, passe encore. Ayman al-Zawahiri et Mohammed Atef, ses deux principaux lieutenants égyptiens, c'est déjà plus compliqué. Pour des Cairotes, pourtant, ces figures, ces patronymes sont familiers. Et si on y ajoute le nom de Sayyid Qutb – mort en 1966, et qui n'a par conséquent rien à voir avec Al-Qaida – c'est pour eux toute une page de l'islam récent qui apparaît, intimement vécue dans son basculement vers la violence théo-révolutionnaire.

Sayyid Qutb? Les Occidentaux auraient avantage à connaître cet homme et son œuvre s'ils veulent mieux comprendre ce qui leur arrive. Non pas que Qutb ait prôné le terrorisme aveugle, ni qu'il soit, bien sûr, l'unique théoricien de l'islam radical. Mais, aux sources de ce qui nous ébranle, il est emblématique parce que sa pensée, d'une certaine manière, s'est constituée à Manhattan, il y a un demi-siècle, quand les Twin Towers n'existaient pas.

Né dans un village près d'Assiout en 1906, Sayyid Ibn Qutb Ibrahim, a été élevé dans une famille très religieuse. La légende dit aujourd'hui qu'il connaissait le Coran par cœur à l'âge de 10 ans. Il ne devint ni prêcheur ni prieur, mais entra comme petit fonctionnaire au Ministère de l'éducation. Sa vraie vie était pourtant dans ses écrits, dans ses livres, dans ses articles, consacrés le plus souvent à la littérature arabe et aux enseignements de l'islam. Comme beaucoup d'intellectuels égyptiens, il était hanté par la domination des puissances européennes sur son pays, l'abaissement de la société et de la religion.

En 1948, le Ministère décida d'envoyer Qutb aux Etats-Unis, pour un long stage d'étude du système éducatif américain, dont l'administration du Caire comptait tirer profit. Le stagiaire resta deux ans dans le Nouveau Monde, voyageant de la Côte Est à la Côte Ouest, mais le résultat ne fut pas ce que ses mentors attendaient.

Sayyid Qutb, qui avait de l'admiration pour l'essor de la civilisation européenne mais était en même temps convaincu de son déclin, vécut l'Amérique comme une dégénérescence repoussante. New York était «un immense atelier hurlant»; il avait pitié des hommes comme des pigeons, contraints à une vie sans joie dans le trafic et le désordre urbains. Il avait la nostalgie de «l'esprit d'Orient», et il exprimait dans une lettre à son ami, l'écrivain Tawfiq al-Hakim, son désespoir de ne trouver personne à qui parler d'autre chose que de stars et de voitures. Le matérialisme ambiant lui semblait abject; le cinéma américain cultivait des émotions primitives. Il séjourna ensuite à Washington, puis dans une université du Colorado, où la concurrence des pasteurs de différentes églises, qui organisaient des bals pour attirer des oies, le sidéra et le révolta: comment pouvait-on mêler le sexe à Dieu? Dans le journal de l'Université, il dénonçait – déjà – le soutien américain au sionisme. En août 1950, ayant atteint la Californie, il choisit d'abréger son séjour et de rentrer en Egypte.

Ce voyage de désinitiation n'est pas tout dans la vie de Qutb, mais il est décisif. De retour en Caire, il fréquente les Frères Musulmans, dont le fondateur, Hassan el-Banna, vient d'être assassiné; l'exilé avait été indigné par la manière dont le New York Times avait parlé de cette liquidation politique: un fait divers, un extrémiste… Sayyid Qutb devient très vite le principal idéologue de la Confrérie. Quand un rapprochement se dessine avec les officiers libres qui vont renverser la monarchie et prendre le pouvoir, Qutb s'y oppose. Il écrit comme un forcené: pour la société égyptienne, pour la communauté musulmane gangrenée par l'Occident qui va la détruire, explique-t-il, l'unique salut est dans un retour sans compromis, sans faille, à l'islam; c'est la seule voie contre l'oppression, l'injustice et l'avilissement, puisque les hommes seront égaux devant Dieu.

En 1954, les Frères Musulmans sont interdits et Sayyid Qutb est jeté en prison pour deux mois. Puis très vite, sous prétexte d'un attentat en préparation contre lui, Nasser ordonne des arrestations en masse. Six Frères sont pendus, Qutb est condamné à quinze ans de prison. En cellule, il n'arrête pas d'écrire, en particulier «Ma'alim fi'l Tariq»(«Signes de piste»ou «Balises le long du chemin», selon les traductions), qui fera beaucoup pour enflammer la jeunesse arabe à la fin du siècle. En 1965, il est en liberté surveillée, sans doute pour pouvoir être mieux arrêté aussitôt après sous l'accusation de nouvelles menées subversives. Sayyid Qutb est pendu le 29 août 1966, pour avoir participé à un «complot communiste». Accusation absurde, mais révélatrice: Nasser savait bien d'où venait le danger, où étaient les germes du soulèvement. Pour l'islam radical, l'ancien petit fonctionnaire est désormais «shahid»: martyr.

Quand on entend Oussama Ben Laden parler doucement, la tête inclinée vers la droite, devant son rocher afghan (et sans oublier les combattants qu'il envoie à la mort), on retrouve sans peine des échos de «Signes de piste», rédigé il y a plus de trente ans. Pour Qutb, dans ses écrits, le moment de la renaissance est arrivé. Ce sera un long chemin, dit-il, mais grâce à une avant-garde déterminée, soudée dans l'islam, le monde devra bien, au bout du compte, s'incliner devant un nouveau leadership. Pourquoi? Parce qu'il n'aurait, sans cela, plus de raison d'être. Les hommes ont cru pouvoir créer leurs propres valeurs, leur propre mode de vie, et cela a abouti à l'abjection que Qutb dit avoir découverte aux Etats-Unis. Pour lui, ce qu'il nomme «islam américain», autrement dit un islam adapté à la modernité, est la pire des choses. Les Etats qui se prétendent musulmans sont en fait, autant que le reste de l'humanité, en état de «jahiliyyah», autrement dit, dans la sauvagerie pré-islamique qui ne pourra pas durer.

Cette pensée radicale, on n'en trouve pas des traces que dans les manifestes d'Al-Qaida et de ses organisations affiliées. On la repère jusque dans de délirants raps américains (d'avant le 11 septembre!). Un exemple? Ca s'appelle «Suicide révolutionnaire», et ça continue ainsi: «J'aime le son de mon couteau quand il coupe ta gorge, quand tu cries, quand ta vie s'échappe. […] Oublie ces blonds aux yeux bleus. Malcolm X, le Panther Party, Hassan el-Bannah, Sayyid Qutb, les combattants de la liberté se sont levés. Le moment est venu de se libérer, de liquider les corrompus. Nous devons annihiler.» Qutb, naturellement, n'est pas responsable de ces aberrations.

Un radicalisme de même inspiration, mais au verbe plus doux bien sûr, se retrouve dans certaines thèses du mouvement opposé à la mondialisation: l'oppression occidentale, la perte des valeurs, les modes de vie inacceptables induits par le capitalisme, etc. Mais on repère encore cette musique dans les discours des évangélistes américains les plus extrêmes: Jerry Falwell, Pat Robertson, qui ont fait porter la responsabilité des attentats du 11 septembre aux Américains sans dieux et dépravés. Ils ont expliqué aussitôt après que leurs mots avaient dépassé leur pensée…

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