Karl Popper a énoncé un critère simple pour mesurer le caractère scientifique d'un énoncé: il faut que l'on puisse imaginer et, si c'est possible, réaliser une expérience qui mette, le cas échéant, cette hypothèse scientifique en défaut. Ce critère ne couvre pas tout ce que l'on appelle de la science mais il permet d'évaluer le degré de fiabilité des énoncés à prétention scientifique. Paradoxe de ce critère: une hypothèse est d'autant plus constructive qu'elle est réfutable. Les certitudes bétonnées comme la biologie de Lyssenko n'ont pas de valeur puisqu'elles prétendent être infaillibles.

L'actualité propose une application à rebours du principe de faillibilité: la publication du document de repentance du Vatican au sujet de la Shoah. Après avoir retracé l'histoire de l'antijudaïsme chrétien, qui est fondé sur une interprétation erronée de l'Ecriture (les Juifs seraient un peuple déicide), le document restreint l'origine de la Shoah à la résurgence païenne du nazisme. L'antijudaïsme prêché par les Eglises chrétiennes est innocenté de tout rapport de cause à effet. Un hasard malicieux a suscité inexplicablement des pogroms à répétition tout le long de dix siècles, au contact entre juifs et chrétiens. L'affaire Dreyfus n'a jamais existé.

Selon ce demi-aveu, seuls des chrétiens isolés se seraient rendus coupables de crimes racistes et le silence de Pie XII est tout à fait digne d'éloge. Des membres de l'Eglise se sont trompés, à l'exception des chefs de celle-ci. Pourquoi cette thèse absurde? Parce que certains dogmes jouissent de l'infaillibilité pontificale. Cette règle particulière déteint sur tout le comportement du Vatican: qui se dit infaillible en certaines occasions finit par croire qu'il est toujours un «petit peu infaillible». Et qu'il ne doit surtout jamais reconnaître les erreurs de l'institution de peur de détruire cette réputation.

Or, la seule façon de s'approcher de la vérité consiste à pratiquer la plus grande humilité et à présenter prudemment des thèses révisables par définition. Le chrétien ordinaire sait aussi qu'il avance sur la voie de la sainteté chaque fois qu'il se reconnaît faillible: on n'arrête pas de le lui prêcher. Dans le monde chrétien, la reconnaissance des fautes morales comme outil de progression spirituelle a été si bien intériorisée qu'elle a donné naissance à la méthode scientifique. L'examen de conscience est non seulement une voie de spiritualité mais aussi un outil intellectuel. Cependant les prêcheurs ne s'écoutent pas eux-mêmes et ne bénéficient pas de cet excellent conseil.

La science faillible progresse vers la vérité et devient de plus en plus crédible, sans jamais prétendre être infaillible, bien au contraire. Un organisme, dit infaillible, persiste forcément dans ses erreurs et détruit sa crédibilité.

* Ecrivain, professeur honoraire à l'EPFL.

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